On l'a affirmé souvent: pour rebondir, l'unité européenne a besoin des crises. Elles appellent les réactions et imposent les réponses. La crise grecque confirme cette impression. Ses conséquences, l'UE est en train de les vivre, et elles ne sont pas légères ; mais on dira peut-être un jour, même à Athènes, que cette crise a été salutaire. Certaines orientations préconisées depuis longtemps sont aujourd'hui relancées, d'autres s'y ajoutent. L'une est fondamentale: l'exigence de la gouvernance économique de la zone euro. D'autres paraissent prometteuses: surveillance rigoureuse du monde financier: création d'une Agence de notation européenne pour évaluer la crédibilité des appels au crédit ; possibilité d'un Fonds monétaire européen. Ce ne sont pas des idées nouvelles ; la gouvernance économique était préconisée depuis longtemps, mais sans succès. Et voici qu'elle rencontre aujourd'hui un appui majoritaire, presque l'unanimité, après le revirement allemand. Si elle se concrétise, elle pourrait représenter un tournant de la construction européenne.
Jacques Delors explique. Jacques Delors a rappelé encore récemment (revue Challenges) que son rapport de 1989 sur l'Union économique et monétaire (UEM) consacrait davantage de pages au volet économique qu'au volet monétaire. Mais le Traité de Maastricht, très détaillé pour l'aspect monétaire, négligea l'autre. Sa proposition de 1993 visant à obtenir que l'UE dispose d'une capacité d'emprunt pour financer des grands projets d'infrastructure générateurs de compétitivité, de croissance et d'emploi resta sans suite ; idem pour le projet ultérieur des eurobonds. En 1997, en tant que simple militant européen, Delors proposa un pacte de coordination des politiques économiques nationales ; sans résultat, une fois de plus. Et c'est alors qu'il lança l'image de l'UEM qui boite, avec sa jambe monétaire solide et sa jambe économique infirme.
Je dois préciser que l'optimisme (relatif) sur les évolutions maintenant possibles m'appartient; Jacques Delors demeure plutôt sceptique. Les termes de gouvernement économique le font sourire ; une simple coordination des politiques économiques serait déjà beaucoup, et il ne la voit pas encore.
Perplexités sur le Fonds monétaire européen. L'exigence de renforcer la jambe économique de l'UEM est à présent affirmée en elle-même, sans lien avec le projet du Fonds monétaire européen (FME). Le premier document annoncé par la Commission pour le mois prochain concernera la gouvernance économique ; la proposition éventuelle du FME est pour plus tard, fin juin vraisemblablement (voir cette rubrique dans le bulletin n° 10094). Dans son intervention de la semaine dernière devant le Parlement européen, M. Barroso a situé l'hypothèse du FME parmi les nombreuses idées qui circulent sur lesquelles la Commission « se penche sérieusement » mais sans précipitation (voir notre bulletin n° 10094). Il a insisté sur le fait que l'éventuel FME est de toute manière un projet à long terme, sans aucun rapport avec le problème de la Grèce et les autres questions urgentes visant la maîtrise de l'activité financière. Je crois que la sagesse méfiante de Jacques Delors est ici pleinement justifiée: il faut éviter qu'une idée spectaculaire, hypothétique et lointaine dévie l'attention des problèmes urgents: les acteurs de la spéculation financière et les banques qui s'enrichissent de manière scandaleuse au détriment de l'intérêt général en seraient ravis. L'idée du FME a attiré l'attention et suscité les gros titres, mais ce n'est qu'une hypothèse qui soulève beaucoup d'interrogations, concernant par exemple: les réactions des États membres qui ne font pas partie de la zone euro ; l'arrêt de la Cour constitutionnelle allemande mettant en garde contre les pertes de souveraineté ; les réserves de la Banques centrale européenne ; le degré d'autonomie du nouvel organisme. Et ce n'est pas un mystère que plusieurs économistes sont sceptiques sur la concrétisation et l'utilité d'un tel projet.
Vers d'autres moyens d'intervention ? Le danger est donc que le projet spectaculaire qui fait les gros titres puisse distraire l'attention des réalisations urgentes indispensables pour éviter les abus et les crises futures. Si l'objectif est de rendre possible à l'avenir une intervention directe de l'UE pour soutenir un pays de la zone euro en difficulté, d'autres voies sont peut-être possibles et plus efficaces. On le verra bientôt à propos de la Grèce et des différentes possibilités qui sont à l'étude pour lui permettre de recueillir à des conditions raisonnables les ressources financières qui lui sont nécessaires pour les prochaines semaines et les prochains mois.
Les autorités européennes ont été très sévères à l'égard du comportement passé de la Grèce face à ses obligations de pays membre de la zone euro ; mais si elle respecte son programme de redressement des finances publiques, ce n'est pas un mystère que les mesures nécessaires pour qu'il puisse se financer dans des conditions acceptables sont à l'étude et seront définies, même si le Fonds monétaire européen n'existe pas. C'est ça, la capacité de réaction de l'UE face aux crises.
(F.R.)