Il serait illusoire de croire… Dans son allocution au Collège d'Europe de Bruges, évoquée dans cette rubrique d'hier, le président du Conseil européen, Herman Van Rompuy, a clarifié l'évolution possible de la politique étrangère de l'UE suite à l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne. Il a confirmé à quel point ce serait une illusion de croire que cette politique existe déjà ou qu'elle existera à bref terme. Les institutions sont là, les instruments sont en préparation ; ce seront eux qui définiront progressivement cette politique et la mettront en œuvre. M. Van Rompuy a dit: « Il ne faudra pas se surprendre si, dans les dix prochaines années, certaines différences apparaîtront entre les attitudes des États membres. L'histoire et la géographie jouent un rôle important dans la politique étrangère. Ce n'est pas seulement une question d'États membres grands ou petits. C'est aussi une question de liens historiques avec l'une ou l'autre région du monde, ou d'être une île, ou d'être situé aux confins de la Russie. Ce sont des différences réelles qu'on ne peut pas éliminer comme rien . En tant que président du Conseil européen, je tiendrai compte des sensibilités et des intérêts de chacun. »
Le président avait ajouté: « De nouvelles institutions et de nouvelles tâches ont été créées (il a cité explicitement son rôle à lui et celui de Catherine Ashton) ; il ne suffit toutefois pas de créer des institutions nouvelles pour résoudre les problèmes, sans doute pas de manière immédiate. Ceci requiert des consultations permanentes entre les États membres, et du temps ».
Le vote majoritaire n'est pas une solution. Les lecteurs fidèles de cette rubrique comprendront pourquoi je considère comme importante la prise de position de M. Van Rompuy. C'est la leçon ancienne de Jacques Delors et en partie de Valéry Giscard d'Estaing à ceux qui s'imaginaient, et, dans quelques cas, s'imaginent encore, que la politique étrangère commune existe désormais, et qu'en cas de divergences, il suffirait de procéder à des votes majoritaires pour définir la position européenne. Considérer par exemple qu'aujourd'hui l'UE puisse adopter par un vote une position commune sur la reconnaissance du Kosovo, ou décider ainsi que l'UE doit être représentée en tant que telle (à la place des États membres) au sein du Conseil de sécurité de l'ONU, ce serait tout aussi irréaliste qu'il l'aurait été hier de voter pour ou contre la participation à la guerre en Iraq. Des positions européennes sont déjà définies chaque fois que c'est possible, et ceci couvre des domaines importants ainsi qu'on l'a vu à propos de la guerre en Géorgie (mais pas encore pour la suite). Mais une politique étrangère globale ne naîtra que pas à pas, grâce au service diplomatique européen (qui étudiera les situations et préparera les positions communes, mais n'existe pas encore) et à l'œuvre de rapprochement patient que M. Van Rompuy a annoncé. Mme Ashton n'est pas le ministre européen des Affaires étrangères, mais la personnalité qui, grâce à sa triple fonction, agira pour cette naissance.
Les déclarations et la réalité. Le Parlement européen a raison de défendre ses prérogatives et de se battre pour jouer un rôle en ce domaine; mais il doit se féliciter de n'avoir pas la faculté de déterminer lui-même, par des votes majoritaires, la paix ou la guerre, ou l'interruption des relations avec la Russie, ou avec n'importe quel autre pays tiers. Prendre position, c'est bien ; décider, c'est autre chose. M. Van Rompuy a prouvé sa compréhension de la réalité en évitant de citer, parmi les éléments fondateurs de la future politique étrangère commune, les déclarations qui se suivent de jour en jour pour se féliciter que dans tel pays, il y a eu des élections, ou qu'une personnalité emprisonnée a été libérée, ou bien pour condamner l'une ou l'autre infraction à la liberté de la presse, ou pour regretter un désastre naturel ou la chute d'un avion. Ce sont des actes logiques et nécessaires, souvent utiles ; les présidents des institutions en signent chaque jour ; pour quelques parlementaires, elles donnent parfois l'impression de représenter leur activité principale.
Mais la politique étrangère européenne, c'est quand même autre chose. Les liens avec les pays tiers et les attitudes à l'égard de l'un ou de l'autre parmi eux se situent dans la durée. Les projets de coopération couvrent parfois des dizaines d'années, on ne peut pas les bloquer à chaque dénonciation d'un comportement critiquable. Ce n'est pas une remarque personnelle ; c'est la constatation de personnalités qui ont agi avec noblesse et efficacité contre toutes les infractions aux grands principes et qui, lorsqu'elles deviennent responsables des décisions, doivent faire face à la réalité, l'exemple le plus connu étant celui du ministre français des Affaires étrangères ; il y en a bien d'autres qui estimeraient possible d'interrompre la coopération avec la Russie ou avec la Chine à cause de certains comportements que, à juste titre, on condamne. Il est plus facile de s'en prendre aux plus faibles ; mais ce ne serait pas équitable.
(F.R.)