Ce mercredi, la nouvelle Commission européenne a pris ses fonctions. Elle les exercera jusqu'à la fin octobre 2014: une période cruciale pour l'évolution de l'Europe en raison des innovations introduites par le Traité de Lisbonne. Nos lecteurs ont bénéficié du compte-rendu le plus complet et fidèle du débat parlementaire qui a abouti à l'investiture par une majorité écrasante. J'y ajoute quelques considérations.
Les chiffres parlent. La vivacité du débat semble avoir étonné quelques commentateurs, mais elle est logique. Le Parlement européen est représentatif de toutes les tendances politiques, y compris les eurosceptiques ; il est normal que toutes les opinions se soient exprimées, y compris pour affirmer « tout le mal qu'on pense de l'unification européenne » (M. Nigel Farage). Si une tendance existe, il est positif qu'elle ait la parole au sein des institutions ; ainsi, elle ne peut plus prétendre qu'on lui ferme la bouche ; sa présence à Strasbourg correspond à son poids dans les opinions publiques. La plupart des 137 voix négatives n'appartiennent toutefois pas aux ennemis de la construction européenne mais à ceux qui la voudraient différente, fondée sur d'autres principes, qu'ils soient d'extrême gauche ou d'extrême droite. Dans ces cas également, les chiffres parlent.
Le cas des Verts et les trois « grandes familles ». Parmi les « non », le cas des verts est particulier. Daniel Cohn-Bendit a joué encore une fois son numéro, en dénonçant ce qu'il considère comme l'hypocrisie des groupes qui votent « oui » au nom de la stratégie politique, tout en n'étant pas d'accord entre eux. M. Cohn-Bendit a été brillant, comme d'habitude, mais il sait très bien que la nouvelle Commission est composée de trois forces politiques (le PPE, les socialistes et les libéraux), tout comme la majorité parlementaire.
C'est une « coalition des trois grandes familles » (Guy Verhofstadt). Chacune garde son autonomie, et son appui est soumis à des conditions clairement exposées par M. Schulz (au nom des socialistes) et par M. Verhofstadt (au nom des libéraux). D'ailleurs, M. Cohn-Bendit - dont l'appui à l'unité européenne en elle-même est hors de doutes - a repris la parole tout juste avant le vote pour préciser: « Nous votons non maintenant mais nous pouvons nous tromper ; si c'est le cas, nous le dirons ». Et il a indiqué les avancées qu'il réclame: climat, réglementation financière rigoureuse, et quelques autres points.
Les socialistes s'expliquent. En marge de la session, le président du groupe socialiste, Martin Schulz, a expliqué comment il voit la situation: « L'UE ne marche pas selon une logique droite-gauche. Les socialistes comptent douze gouvernements en Europe, sept commissaires sur vingt-sept (dont trois vice-présidents), et 184 eurodéputés sur 736. Nous sommes un parti gouvernemental et pas d'opposition, et si nous restons critiques et attentifs à l'égard de la Commission, nous donnons notre confiance au collège en nous basant sur les auditions et sur le nouvel-accord cadre sur la relation plus étroite entre la Commission et le Parlement. »
Pour ce nouvel accord-cadre, voir les pages suivantes de ce bulletin. Il faudrait citer aussi le fait que les membres français du groupe socialiste n'ont pas voté « oui » comme l'ensemble du groupe, mais ils se sont abstenus. En fait, personne, ou presque, ne s'en est aperçu, et il faut aller rechercher le blog personnel d'Harlem Désir pour connaître leurs raisons, que voici: les nouveaux commissaires ont montré « un manque de compétence et une impréparation qui vont déboucher sur un affaiblissement sans précédent de l'exécutif européen (…) Ceci confirme le choix d'une Europe minimaliste, effacée, à dominante libérale ». Selon certains observateurs, ce sont des raisons de politique interne qui ont déterminé cette attitude.
Les cas individuels. Plusieurs parlementaires ont exprimé leurs opinions sur tel ou tel commissaire. Quatre ont été sauvés des critiques et ils ont même eu droit à des compliments spécifiques: Michel Barnier, Kristalina Georgieva, Joaquín Almunia et Maroš Sefèoviè. Le risque a été dénoncé de conflits de compétence entre certains commissaires, ce qui renforcerait le rôle personnel du président Barroso en compromettant le caractère collégial de la Commission. Mais la force et le rôle de José Manuel Barroso dans le cadre d'ensemble du système institutionnel européen rénové ne déplaît pas à tous. Après le vote, Andrew Duff (dont la caractéristique la plus évidente est d'être britannique et partisan convaincu de l'Europe communautaire) a déclaré: « Par le nouveau traité, M. Barroso est le président de la Commission le plus puissant qu'il y ait jamais eu. Il a bien plus de pouvoirs que Jacques Delors en son temps, il a davantage d'instruments en main. Il pourrait être un excellent président s'il choisit de l'être. Nous ne lui avons pas donné carte blanche. »
Cette rubrique reviendra sur les aspects relatifs aux différents commissaires, y compris le cas de Catherine Ashton, dont on voudrait qu'elle soit un ministre européen des Affaires étrangères alors qu'elle doit œuvrer afin qu'une politique étrangère européenne surgisse progressivement, au cours des années. (F.R.)