Entretien exclusif avec Alexander Weis
Au cours des derniers mois, l'agence européenne de défense (AED) s'est vu progressivement confier une vaste gamme de projets qui vont de la formation de pilotes et de la modernisation d'hélicoptères au développement du futur hélicoptère de transport et de la prochaine génération de satellites d'observation. Elle prépare actuellement un programme de travail triennal qui devrait servir de base pour une planification budgétaire de même durée. La négociation d'un accord avec l'OCCAR, qui sera chargée de la gestion des projets d'armement conçus à l'AED, et la base juridique consolidée apportée par le Traité de Lisbonne devraient achever de fournir à l'agence une responsabilité plus opérationnelle, pour autant que la volonté politique soit au rendez-vous. Dans ce moment crucial pour le développement de l'AED, son directeur exécutif a accepté de répondre aux questions de l'Agence Europe. (O.J.)
Agence Europe: Vous avez dit à plusieurs reprises que vous souhaitiez que l'AED cesse d'être un moulin à papier pour participer à l'élaboration de projets concrets. Comment progressent ces projets ?
Alexander Weis: Je vais essayer, même si c'est très difficile. Je sais que les journalistes aiment les faits et les chiffres. Et je ne suis pas le responsable des projets, mais je vais faire de mon mieux. Essayons de structurer cette présentation, en rappelant que nous nous dirigeons vers le prochain conseil d'administration et le prochain Conseil des ministres. Ces deux événements auront lieu le 16 novembre, et nous sommes en train d'en préparer les ordres du jour. Les hélicoptères y figurent bien sûr. MUSIS (la prochaine génération de satellites d'observation: NDLR) n'est pas sur la liste, parce que ce n'est pas encore prêt pour une présentation aux ministres. La surveillance maritime sera sur la liste. Et ce sera aussi le cas pour d'autres sujets comme l'acquisition en commun et le partage d'équipements de défense. Vous savez que nous sommes actuellement en train de travailler à la création d'une flotte européenne de transport aérien, sur la base de l'airbus A400M, ainsi que d'avions déjà disponible, comme le C-130 ou le Casa produit par l'Espagne. L'idée est de mettre ces moyens ensemble dans une structure commune afin de mettre ces avions à disposition non seulement des pays qui en disposent, mais aussi de ceux qui n'ont pas ce type de capacités. (…) Douze États membres ont signé une déclaration d'intention l'an dernier en novembre, et nous avons approfondi le travail depuis. Nous sommes proches d'un accord sur le prochain document opérationnel, qui est une lettre d'intention. Et en plus des douze États signataires, il y en a déjà quatre autres qui sont très intéressés. Aussi, le nombre de ministres qui pourraient signer cette lettre d'intention est susceptible d'augmenter. Cela concerne surtout des aspects organisationnels et juridiques, moins les aspects techniques et technologiques. (…)
Les hélicoptères constituent un autre sujet majeur. Notre intention est d'inscrire deux choses à l'ordre du jour des ministres de la Défense. La première est notre activité de court terme sur l'entraînement. Nous sommes en train de préparer un programme d'entraînement pour les hélicoptères qui pourrait, peut-être, être lancé en novembre, pour démarrer effectivement début 2010. Il comprendra une formation sur simulateur et des exercices. (…) Nous avons déjà conduit deux exercices, un dans les Alpes françaises à Gap, au début de cette année, et un autre dans les Pyrénées espagnoles, juste avant l'été. Et nous avons reçu d'autres propositions d'exercice d'autres États membres participants: l'Espagne souhaiterait organiser un nouvel exercice, je pense, en 2011, et la Suède en propose un en 2010. (…) L'objectif est de rendre les équipages plus capables de voler dans des conditions opérationnelles et environnementales exigeantes: chaleur extrême, haute altitude et d'autres situations spécifiques. Lorsque vous atterrissez dans la neige, le rotor produit un énorme nuage de neige et si vous atterrissez dans le désert il crée un énorme nuage de sable ; vous ne pouvez plus voir le sol. Le pilote a donc besoin d'une information sur la distance qui le sépare du sol, de façon à éviter les obstacles et à se poser en toute sécurité. Le but est ici d'obtenir des engagements des États à membres à contribuer en personnels et en moyens financiers.
L'autre projet porte sur la modernisation des hélicoptères. (…) Nous avons identifié environ 300 hélicoptères Mi dans les inventaires de nos États membres participants. L'OTAN a établi un STANAG proposant un programme de modernisation à ces États membres, mais ils ont jugé ce STANAG trop ambitieux et trop onéreux. Nous avons eu une autre discussion avec nos États membres et nous leur avons proposé ce que nous appelons un menu de modernisation, moins exigeant sur le plan technique et moins coûteux. Nous allons organiser un atelier le 24 septembre, principalement avec les pays détenteurs de Mi, pour voir s'ils sont prêts à s'engager pour de telles modernisations. S'ils sont prêts à s'engager, nous pourrons lancer ce projet le 16 novembre.
A.E.: Et quand verrons-nous les premiers appareils modernisés ?
A.W.: Je pense que cela prendre au moins une autre année, donc en 2011.
A.E.: On nous a dit il y a quelques mois que les premiers appareils et équipages seraient déployés sur le théâtre afghan. Est-ce toujours le cas ?
A.W.: C'est une question qui a été débattue avec la République tchèque et la Hongrie. Ils en ont parlé dans le comité directeur de ce fonds consacré aux hélicoptères, créé par la France et le Royaume-Uni, parce qu'ils demandaient de l'argent de ce fonds pour la modernisation. Ils ont reçu cet argent, et cette aide était liée à une demande de déployer ces hélicoptères en Afghanistan. À ma connaissance - mais ce n'est pas une question qui relève de l'AED (ce fonds a été établi, pour des raisons techniques, d'après ce qu'on m'a dit, au SHAPE) mais ce n'est pas une initiative de l'OTAN ; il s'agit toujours d'une initiative franco-britannique - les hélicoptères ont été modernisés et je comprends qu'ils vont être déployés en Afghanistan. Mais nous avons entraîné les équipages tchèques qui vont être déployés maintenant en Afghanistan, c'est pour cela que nous savons qu'ils vont être déployés dans les prochaines semaines.
Le troisième projet concernant les hélicoptères - il m'est particulièrement cher parce qu'il a un énorme potentiel - c'est le futur hélicoptère de transport. J'étais, début septembre, aux États-Unis. Et vous savez que les États-Unis sont un pays très important. Le défi pour les États-Unis est d'accepter l'AED comme l'interlocuteur en Europe avec qui parler du développement des capacités. Pour eux, l'OTAN est toujours le lieu de la coopération transatlantique. Mais j'étais aux États-Unis et j'ai visité les sites de construction d'hélicoptères de Boeing a Philadelphie et de Sikorsky à Stradford dans le Connecticut, pour en savoir plus sur le programme CH47 de Boeing et le projet CH53K de Sikorsky. Ces deux hélicoptères pourraient servir, dans une certaine mesure, de base pour une coopération transatlantique sur le futur hélicoptère de transport. Vous vous souvenez qu'il existe une initiative franco-allemande, qui a été confiée à l'AED sous la forme d'un projet de catégorie B, en vue d'examiner ensemble le développement d'un hélicoptère de 32 tonnes, avec une capacité initiale prévue en 2018/2020. La France et l'Allemagne envisagent d'acquérir 60 appareils: 20 pour la France et 40 pour l'Allemagne. Pour 60 hélicoptères, cela n'a pas de sens de développer un tel programme. Nous parlons de coût de développement de l'ordre de 3 milliards d'euros. Aussi, l'idée est-elle de partir d'une technologie existante. Cette technologie existe, bien sûr, aux États-Unis, chez Boeing avec le programme CH47 et chez Sikorsky avec le CH53K. C'est pourquoi nous sommes allés aux États-Unis. Nous avons eu des discussions très constructives et les capacités des deux entreprises nous ont fait très bonne impression. Elles sont très intéressées à travailler avec, je dirais, le champion européen, Eurocopter. Il y a bien sûr un autre champion en Europe, c'est Western Agusta. Il y a un potentiel de coopération industrielle transatlantique et les deux compagnies sont évidemment intéressées par cette coopération. Mais ce n'est pas que l'affaire des entreprises - il est normal qu'elles soient intéressées par les affaires. La question essentielle est celle de la perception qu'à l'administration américaine de l'AED et comment ils voient le rôle de l'AED dans la coopération transatlantique. Nous sommes donc allés à Washington et nous avons rencontré des responsables du Pentagone. Ils sont très pragmatiques. On est certes encore loin de toute forme de coopération, mais nous avons décidé d'avoir une rencontre informelle une fois par an, entre l'AED et le Pentagone pour évoquer les sujets d'intérêts communs. Il y a des sujets qui ne peuvent pas être traités qu'au niveau de l'UE. Les États-Unis sont tellement importants dans le secteur de la défense. On a besoin au moins de se coordonner quand il s'agit d'établir des normes pour la radio logicielle, pour assurer l'interopérabilité avec les troupes américaines. Il ne s'agit pas nécessairement de coopérer, mais au moins de se coordonner. Et cela vaut aussi pour les normes permettant aux drones (UAV) de voler dans l'espace aérien. On peut établir des normes au niveau de l'UE, mais cela ne permettra aux drones que de voler au dessus de l'Europe. Encore une fois, il ne s'agit pas encore de coopération. Du fait de contraintes juridiques et politiques qui ne nous permettent pas de coopérer avec les États-Unis, nous ne pouvons avoir que des contacts informels.
A.E.: Envisagez-vous aussi d'avoir des contacts informels avec le général Abrial ?
A.W.: J'en ai déjà eu. J'ai rencontré Stéphane Abrial avant qu'il prenne ses fonctions à Norfolk. Je l'ai rencontré très brièvement lors du salon du Bourget (…) et je l'ai invité à venir à l'AED pour que nous puissions l'informer de nos activités et de notre potentiel de coordination avec le Commandement Transformation de l'OTAN. Il est venu à l'AED. C'était avant la pause estivale. Nous l'avons informé et il a été très impressionné par notre travail. Il est au courant des contraintes politiques entre l'OTAN et l'AED, mais nous avons décidé de rester en contact.
Voilà pour les hélicoptères. Les États-Unis ont pris l'initiative d'organiser ce qu'ils appellent une conférence sur le transport lourd du 18 au 20 octobre à Paris, pour discuter du potentiel de coopération entre les États-Unis et l'Europe pour une telle capacité. Le programme est impressionnant. Il s'agit d'une conférence de deux jours, débutant le 18 avec un dîner, avec de bons documents abordant de façon systématique toutes les questions clés: quels scénarios ? quelles exigences techniques ? où en sont les activités de R/T ? Quelles sont les prochaines étapes ? (…) C'est une très bonne initiative, mais ce n'est pas une initiative de l'AED. C'est une initiative du Pentagone. Ils viennent à Paris, pour organiser chez nous une conférence sur la coopération transatlantique. C'est génial !
Quoi d'autre ? Acquisition en commun et partage. Vous vous souvenez sans doute que le Conseil européen, dans ses conclusions de décembre dernier, a dit que l'acquisition en commun et le partage de capacités et d'équipements de défense pourrait être une possibilité. La Présidence suédoise s'est intéressée à cette question et nous avons organisé, le 9 septembre, un atelier pour identifier les équipements qui pourraient faire l'objet d'une acquisition conjointe et d'un partage. Chère à mon cœur est l'idée de partager des hélicoptères, mais ce n'est qu'une idée. Cela doit être débattu avec les États membres. Prenons par exemple le fait que onze États membres de l'UE ont commandé 600 hélicoptères NH-90 ; cela montre qu'il existe un potentiel d'acquisition conjointe et de partage. Nous devons définir et analyser de manière très détaillée la valeur ajoutée qu'il y aurait pour les utilisateurs de NH-90 de les partager avec d'autres, et pour ceux qui n'en ont pas d'en utiliser dans l'avenir.
Parmi les premières priorités de la Présidence, on trouve aussi ce que nous appelons « level playing field ». C'est un sujet très complexe. Cela recouvre la propriété des industries de défense, les golden shares des gouvernements, les aides d'État aux entreprises de défense, les subventions à l'exportation…Tout cela est très important. (…) L'idée principale derrière ce projet est de créer les mêmes conditions pour tous les acteurs industriels du secteur européen des équipements de défense, et d'établir ainsi un marché européen des équipements de défense (…) avec des règles qui soient celles du marché. Pour éviter les distorsions de concurrence, nous devons créer un jeu unique de règles. (…)
A.E.: Bénéficiez-vous d'un soutien suffisant de la Commission sur cette question ?
A.W.: La Commission est très intéressée à soutenir cette activité. Elle dispose de très bons experts dans ce domaine au sein de la DG Entreprise, mais aussi de la DG Marché intérieur. Et nous collaborons étroitement. Le 9 septembre, nous avons eu un atelier ici, en coordination avec la Présidence suédoise. La Présidence va organiser un autre événement ici à Bruxelles, je crois que c'est le 9 octobre, pour en discuter, au niveau des directeurs nationaux de l'armement, et préparer une déclaration politique ministérielle qui devrait être signée le 16 novembre. Une déclaration politique, c'est très bien, mais j'aimerais qu'elle soit accompagnée d'une sorte de feuille de route, qui préciserait les prochaines étapes de la mise en œuvre de la déclaration. Mais cela dépendra beaucoup de la volonté des États membres d'apporter leur soutien à ce dossier.
A.E.: Tous ces projets vont nourrir le prochain programme de travail de l'agence. Pouvez-vous nous expliquer à quoi il va ressembler ? Quand verrons-nous les premiers résultats ?
A.W.: Quand nous avons commencé, il y a quelques mois, à préparer ce programme de travail triennal, l'idée principale était de rendre notre travail plus cohérent et d'accroître la transparence en direction de nos États membres participants. (...) Cela a donné lieu à un exercice considérable, au niveau interne. Imaginez: nous avons eu une conférence de deux jours à l'AED, durant laquelle tous les membres de l'équipe ont présenté leurs projets, en précisant les étapes, les attentes, les besoins, tant en personnels qu'en budget. Cela nous a donné une très bonne vue d'ensemble de nos activités, que nous n'avions jamais eue jusque-là.
Nous avons ainsi pu établir, en quelques mois, un premier projet de programme de travail pour 2010-2012 et cela a beaucoup plu aux États membres. Mais ce n'est pas parfait. Il nous faut l'affiner, l'ajuster et réorienter une partie du travail. (…) C'est la bonne méthode. Tous ceux qui regardent ce travail, au plan interne ou dans les États membres, sont surpris par la quantité d'informations et le niveau de transparence. À quoi cela va-t-il ressembler à l'avenir. Nous allons établir chaque année un programme de travail mis à jour (…) Ainsi, en 2010, nous en établirons un nouveau pour la période 2011-2013. Cela deviendra un exercice glissant et les différents projets seront mis à jour ; certains seront clôturés, de nouvelles activités apparaîtront. (…) Je vais revoir ce programme de travail. Il pourrait y avoir des activités que l'on peut supprimer, parce qu'elles ne sont pas productives. Il va bien sûr me falloir proposer ces suppressions aux États membres. Je ne peux pas prendre la décision tout seul. (…) Nous essayons depuis mon arrivée de convaincre la France, l'Allemagne et l'Espagne d'apporter leur projet de drone à l'AED, mais ces trois États membres sont réticents - en raison de la possible participation de la Turquie qui nous amènerait une difficulté majeure - à faire de ce projet un projet de catégorie B (…) Je vais donc recommander que nous y renoncions. Cela n'a pas de sens de continuer à travailler sur ce sujet. Mais ce n'est qu'un exemple. (…) Le programme de travail va être réorienté, lentement et en douceur (…) et nous allons beaucoup nous concentrer à l'avenir sur les projets du plan de développement des capacités, mais pas uniquement, parce qu'il y a aussi d'autres projets qui intéressent des groupes d'États et qui sont apportés à l'AED.
A.E.: Concrètement, quels sont les résultats à attendre pour 2010, 2011, 2012 ?
A.W.: Je vais vous donner un exemple. Nous avons lancé un programme sur la protection des forces. C'est un programme de recherche et technologie. 19 États membres plus la Norvège ont apporté 55 millions d'euros à ce programme sur une période de trois ans. Dans le premier appel à propositions, nous avions inclus un projet baptisé « Guarded ». Il s'agit d'un démonstrateur sous la forme d'un petit robot capable de neutraliser les engins explosifs artisanaux, qui sont la première cause de décès au sein de nos troupes. Il pèse environ 50 kilos et peut-être commandé à distance. (…) Notre but est de faire une première démonstration de cet équipement au printemps prochain, ici à l'AED, au cours d'une réunion du Conseil d'administration en formation des directeurs de la R/T, soit dehors dans le jardin, soit à l'intérieur du bâtiment. Et nous avons l'intention de faire cette démonstration dans des conditions opérationnelles. Ainsi, il sera prêt pour un déploiement. Mais ce n'est qu'un exemple.
A.E.: Quelles sont vos attentes en termes budgétaires pour cette période de trois ans ?
A.W.: Nous savons tous que nous vivons dans une période difficile du point de vue financier, mais mon credo est que le budget de l'AED n'est pas responsable de la crise financière. La coopération peut faire partie de la solution: coopérer plus nous conduira à économiser des ressources rares dans nos États membres. Néanmoins, les budgets de défense sont sous pression et nous devons être réalistes. Lorsque nous avons discuté, dans le cadre de la préparation du programme de travail triennal, avec nos responsables de projets des besoins en termes de personnels et de crédits supplémentaires, nous sommes arrivés à une demande portant sur la création de 18 nouveaux postes et un budget opérationnel atteignant à lui seul 16 millions d'euros (contre 8 millions en 2009: NDLR). C'est tout simplement irréaliste. Je n'imagine pas que les États membres puissent l'accepter. (…) Nous disposons actuellement d'un budget de 30 millions d'euros, et nous essaierons d'obtenir une augmentation modeste à 31 millions. Cela nous permettra de recruter 4 personnes de plus. Cela paraît être un bon compromis, mais il faut encore en discuter avec les États membres.
A.E.: 31 millions en 2010. Quel sera le montant pour 2011 ?
A.W.: Il est trop tôt pour parler des montants pour 2011 et 2012. Il me faut d'abord consulter les États membres. Mais bien sûr un cadre financier triennal signifie un budget pour 2010 et des montants prévisionnels pour 2011 et 2012, qui devront être approuvés par le Conseil le 16 novembre. C'est notre objectif.
A.E.: Pourquoi ?
A.W.: Parce que l'action commune prévoit l'établissement d'un tel cadre financier. Nous - pas seulement l'AED, mais les États membres - avons échoué déjà trois fois par le passé à établir un tel cadre financier triennal. Et cette année, avec notre programme de travail triennal, nous avons pour la première fois une base sérieuse pour le calcul du cadre financier triennal. C'est aussi pour cela qu'il était tellement important d'établir ce programme de travail de trois ans. (…) Je comprends très bien mes États membres: ils veulent voir où va leur argent.
A.E.: Vous êtes en train de négocier un accord avec l'OCCAR. Quand va-t-il entrer en vigueur ?
A.W.: Nous avons reçu un mandat des directeurs nationaux de l'armement, en avril dernier, pour négocier cet arrangement administratif avec l'OCCAR et nous sommes parvenus à un accord informel entre l'OCCAR et l'AED. Ce projet a déjà été soumis à nos États membres. Nous avons reçu quelques commentaires de nos États membres, il y a à peine quelques jours. Nous sommes en train de les examiner. L'objectif est d'obtenir la signature de cet accord par le Conseil le 16 novembre. Certains de nos États membres ont estimé que nous avons besoin simultanément d'un accord de sécurité UE-OCCAR, parce que l'un va avec l'autre. L'AED n'est pas responsable de cet accord UE-OCCAR qui est de la compétence du secrétariat général du Conseil. Des discussions sont là aussi en cours. (…) Idéalement, les deux accords devraient être approuvés le 16 novembre. En ce qui concerne l'arrangement administratif, nous nous sommes mis d'accord avec l'OCCAR. Il n'y a pas eu le moindre problème. (…) Ils sont très intéressés à devenir, comment dire, le banc de travail, non pas de l'AED mais des États membres qui souhaitent faire appel aux services de l'OCCAR. (…)
A.E.: À quoi va ressembler cette coopération ?
A.W.: Je ne crois pas que l'AED soit une organisation de gestion. Je pense que nous ne devrions pas être responsables de la gestion de projets de développement complexes. Il existe une autre organisation qui a établi des règles et des bonnes pratiques et c'est l'OCCAR. Le rôle de l'AED, c'est d'initier et de générer des projets et des programmes. Et dès que la gestion concrète de projet démarre, l'OCCAR - son personnel et son savoir faire - peuvent être utilisés pour négocier des contrats, établir des arrangements techniques pour le développement et l'acquisition. Ce qui est important pour nous - cela figure dans le projet d'accord - c'est que l'OCCAR est déjà impliquée durant la phase de préparation du programme, ici à l'AED. Ils peuvent contribuer avec leurs connaissances à la définition des besoins militaires, à la définition du projet. (…) C'est très prometteur. C'est une étape logique. Il ne s'agit que du partage du travail et du bon usage des pratiques déjà établies à l'OCCAR.
A.E.: Il semble désormais possible que le Traité de Lisbonne entre en vigueur à la fin de cette année ou au début de 2010. Quel en sera l'impact sur l'AED et la coopération avec la Commission ?
A.W.: La coopération avec la Commission couvre actuellement deux domaines: la sécurité civile et le programme-cadre de recherche. (…) Nous pensons qu'il y a un énorme potentiel de coordination entre leurs activités et les activités de nos États membres dans le domaine de la recherche et de la technologie militaires. Il y a déjà une coordination au jour le jour, mais nous voulons le faire de manière plus systématique et mieux synchronisée (…) et nous avons reçu en mai des ministres de la Défense la mission d'établir un cadre européen de coopération. Tout cela est lié à une capacité spécifique qui doit encore être définie plus en détail. Cela pourrait concerner l'évaluation de la situation (situational awareness): l'information, la surveillance, la reconnaissance pour disposer d'une image globale de la situation sur le théâtre d'opérations. La Commission travaille déjà sur ces questions et c'est aussi le cas d'une autre institution (non UE): l'Agence spatiale européenne. (…) Il est donc naturel de se synchroniser et de se coordonner avec la Commission et l'Agence spatiale européenne. Il est encore trop tôt pour parler du contenu. Mais notre idée est de proposer à nos ministres le contenu d'un tel projet visant la connaissance de la situation lors de la réunion ministérielle de novembre. (…) Il y a là un énorme potentiel de synergies. On est en droit de se demander pourquoi les opérateurs militaires et les acteurs civils devraient investir chacun de leur côté. Pourquoi ne faisons-nous pas un meilleur usage de l'argent des contribuables européens ?
A.E.: Le Traité de Lisbonne offre aussi une base juridique pour une politique européenne de l'armement. Qu'est-ce que cela signifie pour l'AED ?
A.W.: Le Traité de Lisbonne dit (…) qu'il doit y avoir une décision sur le siège, le statut et les règles opérationnelles de l'agence européenne de défense. La question est de savoir ce qui va se passer en réalité. Il pourrait s'agir d'un exercice de copier-coller à partir de l'action commune, puisque pour l'instant notre base juridique est l'action commune de 2004. Après l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, c'est ce dernier qui servira de base juridique à l'AED. (…) Le Traité de Lisbonne dit que nous devons établir une politique de l'armement. Cette disposition a été rédigée à une époque où l'AED n'existait pas encore. Entre-temps, nous avons rédigé une stratégie pour les armements. Nous pensons que cette stratégie, ainsi que des éléments de notre stratégie en matière de R/T et de notre stratégie industrielle constituent exactement ce que les rédacteurs du Traité de Lisbonne avaient à l'esprit avant la création de l'AED.
A.E.: L'AED doit-elle aussi s'occuper de normalisation ?
A.W.: Oui bien sûr. C'est une question qui est très liée aux capacités concrètes. Par exemple, les normes de la radio logicielle, les normes pour les drones sont des éléments clés de notre programme de travail. L'AED coordonne les différentes normes nationales en vue de développer des normes européennes.
A.E: Même question pour la certification…
A.W.: Même réponse: oui. Si vous regardez notre activité baptisée « air worthiness », il s'agit bien d'une procédure visant à certifier les aéronefs pour leur permettre de voler dans l'espace aérien (…). Selon des experts britanniques - et ils sont très sérieux - près de 20% des coûts globaux d'un programme coopératif pourraient être économiser avec une procédure commune de certification. Nous connaissons actuellement une situation dans laquelle chaque aéronef, comme le chasseur Eurofighter ou l'hélicoptère NH-90, doit être certifié par chacun des pays acquéreur séparément. Si nous avions une procédure commune de certification en Europe, si nous avions des critères communs de certification, nous aurions pu économiser 20% des coûts de ces programmes. C'est considérable ; cela se chiffre en milliards. Le programme « air worthiness » est l'une des activités les plus prometteuses de l'AED en ce qui concerne les coûts.