Une évolution acquise. Cette rubrique d'hier, en exprimant un certain optimisme sur les perspectives de la politique agricole commune, se référait à un débat qui vient à peine de démarrer: la révision de la PAC est prévue pour 2013. Nous sommes dans la phase préparatoire, et les institutions vont évoluer: les ministres qui viennent d'en parler lors de la rencontre informelle de Brno auront pour la plupart d'autres fonctions ; la Commission européenne et le Parlement européen ne seront plus les mêmes. Ce n'est donc pas encore le moment d'anticiper les résultats possibles. Mais je crois que les évolutions essentielles indiquées hier sont à considérer comme acquises. Le climat général n'est plus aussi réticent qu'autrefois à l'égard du principe même d'une politique agricole européenne positive et efficace, pour quatre raisons essentielles: les citoyens sont de plus en plus soucieux de disposer d'une alimentation aussi saine et naturelle que possible ; l'importance d'un niveau raisonnable d'autonomie alimentaire pour notre continent est enfin reconnue au niveau politique ; la sauvegarde des traditions, des paysages, des villes moyennes souvent glorieuses et artistiquement valables face au gonflement incontrôlable des métropoles, avec leurs périphéries souvent monstrueuses, est devenue une exigence ; le risque croissant de pénuries alimentaires mondiales, en raison de l'augmentation incontrôlée de la population de la planète et de l'évolution climatique, est dénoncé partout.
L'analyse et le débat devront nécessairement, le moment venu, aborder d'autres éléments qui dépassent ces quatre points fondamentaux et qui concernent notamment trois aspects.
Un financement indispensable. Le coût budgétaire de la PAC continue à diminuer en pourcentage du budget global de l'UE. Il dépassait autrefois les 60% des dépenses totales, il est descendu à 40% environ, dépassé par d'autres politiques communes. Il ne faut pas oublier que les dépenses de la PAC remplacent des dépenses nationales, aussi bien pour le soutien du marché que pour les actions structurelles, avec le grand mérite de permettre l'uniformité croissante du revenu des agriculteurs dans l'ensemble de l'UE, alors que si les dépenses étaient nationales, certains États membres auraient d'énormes difficultés à y faire face.
Ceci dit, il est acquis que les mécanismes actuels seront radicalement révisés et simplifiés. Les débats à ce sujet sont déjà largement entamés entre les ministres de l'Agriculture et avec la Commission ; la session informelle du Conseil qui vient de se dérouler à Brno a permis une large confrontation entre les positions de départ ; notre bulletin d'hier en a rendu compte de manière exhaustive. Les opinions divergent sur les critères de financement mais la signification des paiements directs est très largement partagée. Je cite: « L'UE a besoin de poursuivre le régime des paiements directs qui offre un filet de sécurité aux agriculteurs en termes de revenus, permet de rémunérer un bien public (paysages, biodiversité, gestion de l'espace) et d'assurer la sécurité alimentaire ». Voir aussi les pages suivantes de ce bulletin.
Instrument de la protection de la biodiversité. La mention de la biodiversité, dans la phrase citée, est particulièrement opportune, car l'UE vient de reconnaître que son « objectif 2010 » dans ce domaine ne sera pas atteint. C'est un échec mondial dans lequel l'UE est directement impliquée ; selon l'Agence européenne de l'environnement, la biodiversité européenne demeure fortement menacée, la nature disparaît à « un rythme inquiétant ». La PAC représente l'un des instruments essentiels pour faire face à cette évolution dangereuse.
La nouvelle menace pour le tiers monde. Le maintien et le développement de la PAC permettent à l'Europe, en assurant pour l'essentiel son autonomie alimentaire, de ne pas participer à la nouvelle menace qui préoccupe surtout l'Afrique: l'achat de territoires africains (ou leur location à très long terme) pour y produire des denrées alimentaires qui sont ensuite automatiquement transférées dans les pays riches qui ont organisé l'opération: essentiellement Corée du Sud, Chine, Arabie Saoudite, Libye, Émirats arabes unis. Une étude à laquelle ont participé deux organismes de l'ONU (FAO et IFAD) dans cinq pays africains (Madagascar, Éthiopie, Ghana, Mali et Soudan) indique que l'avantage pour les pays africains est de donner du travail à une partie de la population ; mais la location des terres est presque gratuite et la production alimentaire va automatiquement ailleurs. La situation est encore pire lorsque les terres louées sont destinées à la production de biocarburants (la Chine en Zambie). Les autorités du Madagascar et d'Ouganda ont déjà réagi, et il est prévu que le prochain G 8 (le mois prochain en Italie) discute d'un code éthique international dans ce domaine.
Grâce à la PAC, l'UE n'est pas impliquée dans cette affaire, tout en étant le principal importateur mondial de produits tropicaux et africains typiques.
(F.R.)