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Bulletin Quotidien Europe N° 9828
JOURNÉE POLITIQUE / (eu) ue/commission

Ce n'est pas la Commission mais les États membres qui ont empêché une régulation européenne des marchés financiers avant la crise, dit José Manuel Barroso - Les 27 bloquent aussi des progrès en matière sociale

Bruxelles, 28/01/2009 (Agence Europe) - À neuf mois de l'expiration du mandat de la Commission européenne, son président José Manuel Barroso a accordé cette semaine un long entretien exclusif à l'Agence Europe que nous publions en deux étapes. Dans la première partie présentée ci-dessous, M. Barroso réfute toute responsabilité directe de la Commission dans la crise financière et économique actuelle et pointe du doigt les États membres qui, dit-il, ont bloqué toute tentative de coordonner et de renforcer la régulation des marchés financiers sur un plan européen. Le président rejette aussi la critique selon laquelle sa Commission n'aurait pas fait suffisamment pour faire avancer l'Europe sociale ; sur ce point aussi, il met en évidence la responsabilité directe des États membres.

Dans la deuxième partie de l'interview, que nous publierons demain, José Manuel Barroso s'explique sur le rôle institutionnel actuel et futur de la Commission, sur ses relations avec le Conseil européen et sur les implications politiques et institutionnelles du Traité de Lisbonne. Il évoque aussi le renouvellement de la Commission en automne prochain et ses ambitions personnelles. (H.B.)

Agence Europe: Vos adversaires politiques au PE et ailleurs estiment que vous portez une part de responsabilité dans la crise financière et économique. Ils reprochent à votre Commission sa « passivité » en matière de régulation des marchés financiers au cours des dernières années. Que répondez-vous à ces critiques ?

José-Manuel Barroso: Ces critiques n'ont aucun fondement. La Commission n'a pas de pouvoir de régulation du marché américain. Tout le monde sait que cette crise trouve son origine aux États-Unis dans un certain secteur du marché financier qui a contaminé l'ensemble de l'économie internationale. D'ailleurs, les aspects négatifs qui ont touché l'Europe n'ont, pour la plupart, rien à voir avec le manque de régulation au niveau européen. Il y a donc eu des erreurs, des failles dans la supervision nationale. La supervision en Europe est nationale. L'UE n'a malheureusement pas de compétence là dessus, ni la BCE ni la Commission. Jusqu'à présent, les États membres ont toujours réagi négativement aux propositions de la Commission. Ma Commission et les Commissions qui m'ont précédé n'ont jamais eu l'appui des États membres pour faire un effort plus coordonné de supervision au niveau européen. Donc, je ne peux pas accepter cette critique. Je ne dis pas que tout ce que nous avons fait est parfait, pas du tout. Je reconnais volontiers que dans certains domaines, on aurait peut-être pu faire plus et plus tôt. Quelques-unes des critiques que vous avez mentionnées dans votre question découlent de la vieille tendance malheureusement très répandue en Europe de chercher un bouc émissaire. Et vous savez qu'il est plus facile de faire de Bruxelles (la Commission: NDLR) le bouc émissaire que de chercher les responsables au niveau national. Je vois que certains sont très actifs pour critiquer la Commission alors qu'ils devraient adresser ces mêmes critiques aux responsables politiques de leurs pays. Parfois même aux responsables de leur propre parti politique.

A.E.: La faute revient donc aux États membres ?

J.-M. B.: Je veux dire très clairement que ce n'est pas la Commission qui est responsable (du manque de régulation financière: NDLR). La Commission n'a jamais été un frein à plus d'intégration. Au contraire: elle a toujours été le moteur de l'intégration européenne. Et s'il n'y a pas eu plus d'intégration européenne, y compris dans le domaine financier, c'est parce que nous n'avions pas les conditions nécessaires du côté des États membres, ne fût-ce que pour avoir un début de coordination européenne sur certains dossiers spécifiques.

A.E.: Même si les États membres ne voulaient rien savoir de règles européennes en matière de régulation financière, n'était-ce pas le rôle de la Commission de les proposer quand même ?

J.-M. B.: Nous avons fait certaines propositions. Mais soyons honnêtes: cette crise n'était pas du tout envisageable dans le contexte antérieur. Maintenant, tout le monde prétend qu'il avait vu tout ça venir. Ce n'est pas vrai ! J'ai moi-même parlé avec certains chefs d'État et de gouvernement pour essayer d'aller plus loin vers une approche européenne en la matière. La réponse a été absolument négative !

A.E.: Des exemples concrets ?

J.-M. B.: Prenons par exemple les agences de notation (sur lesquelles la Commission a présenté une proposition de règlement à la mi-novembre 2008, voir EUROPE n° 9781, NDLR). Nous avions déjà parlé depuis longtemps d'une telle proposition, mais la réponse des États membres a été absolument négative. Parfois, ceux qui ont bloqué à l'époque sont aujourd'hui les plus grands enthousiastes de la régulation ! Je peux vous assurer qu'entre août 2007 et le déclenchement de la crise actuelle avec la faillite de Lehman Brothers, nous avons fait plusieurs tentatives. Mais elles ont reçu une fin de non-recevoir de la part des États membres, même de ceux qui ont une dimension financière importante. À propos de la question de savoir si la Commission ne doit pas faire des propositions mêmes si elles n'ont aucune chance d'aboutir, je voudrais dire la chose suivante: je pense qu'il faut faire très attention à l'impact négatif des effets d'annonce. Des annonces qui ne sont pas suivies de conséquences mettent en cause la crédibilité de la Commission et de l'Europe dans son ensemble.

A.E.: Indépendamment des responsabilités des uns et des autres, la crise financière et économique actuelle jette tout de même une ombre sur le bilan de votre Commission qui s'était fixé comme priorité principale la réforme de l'économie européenne, n'est-ce pas ?

J.-M. B.: Non, au contraire ! Cette crise a projeté la Commission à un niveau d'influence jamais atteint auparavant en matière financière. Exemple. Dans le passé, la Commission ne faisait pas partie du G20. Elle en est aujourd'hui un membre, grâce à cette crise et grâce au voyage que j'ai effectué avec le président Sarkozy chez le président américain à Washington (en novembre 2008, NDLR). La Commission était à l'origine de la réponse globale. Toutes les propositions que l'Europe a faites pour sortir de la crise ont été faites en partenariat avec la Commission. Je pense que la Commission a bien saisi l'opportunité de cette crise pour renforcer son rôle et celui de l'Europe. Aujourd'hui, il y a une plus grande demande d'Europe qu'il y a quelques années. Dans les rapports que nous avons aujourd'hui avec les États-Unis et nos principaux partenaires du G20, quand ils veulent connaître la position de l'Europe, ils viennent immédiatement à la Commission. Car au-delà des présidences tournantes de l'UE, ils savent bien que c'est la Commission qui représente la stabilité et la cohérence stratégique de l'Union.

A.E.: Malgré votre politique visant à promouvoir une « Europe des résultats », une Europe qui réponde aux soucis et préoccupations des citoyens, la Commission actuelle n'a pas été particulièrement ambitieuse sur des questions sur lesquelles il y a pourtant une attente très forte des citoyens envers l'UE, comme l'Europe sociale ou une politique plus restrictive en matière d'organismes génétiquement modifiés. Pourquoi ?

J.-M. B.: À propos du social, soyons clair. Je suis très engagé sur le plan de la cohésion économique et sociale. Je l'ai toujours été. On critique la Commission en lui reprochant de ne pas faire suffisamment dans le domaine social. Je n'accepte pas cette critique car parfois ce sont les mêmes gens qui nous critiquent qui ne veulent pas que la Commission élargisse ses compétences en matière sociale pour des raisons de subsidiarité. Si on n'a pas pu faire plus, c'est parce que dans l'état actuel, certains États membres n'acceptent pas que la Commission joue un rôle plus fort dans le domaine social (…) Lors d'un dernier Conseil européen, j'ai proposé l'augmentation de l'aide alimentaire au sein de l'Union européenne parce qu'il y a encore beaucoup de gens pauvres en Europe qui ne savent pas se nourrir à leur faim. Vous savez quelle a été la réponse du Conseil européen ? La réponse a été: non ! Chacun prend soin de ses propres pauvres, m'a-t-on dit. En invoquant des arguments de subsidiarité, on dit que l'Europe ne doit pas faire plus dans le domaine social. C'est un problème de fond qu'on devra résoudre (…) En outre, certains États membres - ceux qui ont voulu limiter les perspectives financières de l'UE à 1% de son PNB - se sont opposés à un budget plus ambitieux en matière sociale (…) Et puis nous avons pris des initiatives. Je vous rappelle que le « Fonds d'ajustement à la mondialisation » a été créé à la suite d'une proposition que j'ai faite personnellement. Nous avons aussi adopté l'agenda social renouvelé.

Quant aux OGM, nous avons une position très claire: c'est de suivre l'avis scientifique. Mais nous voulons clarifier les responsabilités des décisions. Nous sommes en train de discuter avec les États membres la façon de clarifier ce processus de décision qui est extrêmement complexe.

A.E.: « L'Europe des résultats » a-t-elle porté ses fruits pour les citoyens ?

J.-M. B.: Je suis très fier de ce que nous avons fait pour les citoyens. Nous avons pris des mesures très concrètes permettant aux citoyens de voir l'avantage de l'Europe, comme par exemple le roaming (itinérance téléphonique internationale), les droits des passagers, les droits des patients, la non-discrimination, etc. C'est avec ces décisions là que nous avons pu démontrer que l'Europe apporte un plus pour les citoyens. Notre politique très stricte en matière d'aides d'État et de concurrence a également eu des avantages financiers très importants pour les citoyens qui ont économisé des milliards et des milliards d'euros. Le marché intérieur est le grand allié des consommateurs (…) Chaque fois que nous luttons contre un cartel, nous défendons aussi les intérêts des citoyens. Qui d'autre que la Commission a le courage de faire face aux grandes multinationales, qu'elles soient européennes ou américaines ? Les citoyens ne se rendent pas toujours compte de cela.

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