Réalités historiques et ethniques complexes. Il est impossible d'évaluer de façon objective le drame de la Géorgie sans tenir compte d'une réalité tellement complexe que le tort et la raison ne peuvent pas être d'un seul côté. Les événements historiques au cours des siècles et le mélange des ethnies dans les territoires concernés infirment les jugements a priori. Le Bureau de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, où siègent aussi bien des parlementaires russes que des parlementaires géorgiens, a procédé le 5 septembre, à Paris, à un débat sur le conflit récent, et Lluis Maria de Puig, président de l'Assemblée, en a ainsi résumé le résultat: «Je suis très satisfait du déroulement de la réunion. Elle a permis de constater que les parlementaires des deux pays portent des jugements diamétralement opposés sur les événements du mois d'août et sur la situation actuelle en Géorgie.» Attribuer purement et simplement cette constatation au nationalisme excessif de chacune des parties, ce serait inéquitable et signifierait renoncer à comprendre.
Mikhaïl Gorbatchev, qui, grâce à ses fonctions passées, dispose d'une vue d'ensemble, a écrit: « Toute la région est un patchwork de groupes ethniques qui vivent côte à côte. Les Ossètes sont une population de langue iranienne qui se glorifie de ses racines scythes (…) Les nouveaux États indépendants nés de l'effondrement de l'Union Soviétique entendent consolider leurs frontières, voire les réviser, face à des minorités nationales ou religieuses tentées par la sécession ou par l'allégeance à un État voisin. Dans ce contexte de fragilité, chacun veut imposer la légitimité historique de sa souveraineté, démontrer l'ancienneté de ses racines et la supériorité de sa culture.» Je dois par ailleurs à Mme Nino Mikeladze l'indication qu'une Ossétie unique, s'étendant sur les deux versants du Caucase, n'a jamais existé ni du point de vue politique et juridique ni du point de vue culturel et économique. Il n'existait au départ que celle qui s'appelle aujourd'hui Ossétie du Nord ; celle du Sud a été créée en 1921, et la chaîne du Caucase les sépare ; le tunnel qui les unit date des années 70. L'expansion de la population ossète ou d'origine russe en Ossétie du Sud est encore plus récente. En Abkhazie, le conflit russo-géorgien existe depuis 15 ans et il s'était déjà soldé par le départ de 250.000 Géorgiens (alors qu'ils représentaient l'essentiel de la population encore dans les années '80).
Le problème est que lorsque les changements de population sont intervenus, il est impossible de ne pas en tenir compte. Personne ne conteste que le Kosovo a été le berceau de la civilisation serbe, les monastères et autres vestiges sont toujours là pour le prouver; mais que faire si aujourd'hui les 80% de la population sont d'origine albanaise et de religion musulmane ? Il en est de même pour les Turcs à Chypre, et partout ailleurs où des déplacements substantiels de population se sont produits.
La contestation sur les faits. Dans le cas actuel de la Géorgie, même le déroulement des faits est controversé. Selon Jacques Sapir, professeur universitaire, l'armée géorgienne « a utilisé l'artillerie lourde sur Tskhinvali, ville sans défense et sans objectifs militaires, faisant de 1.000 à 2.000 morts sur 15.000 à 20.000 habitants, et rasant le centre historique dans les premières minutes de l'offensive ». Mais selon Mme Mikeladze déjà citée, les victimes civiles de l'attaque géorgienne initiale auraient été d'une soixantaine de personnes au total.
En général, tout le monde reconnaît aujourd'hui que les victimes et les destructions ont été exagérées d'un côté comme de l'autre, dans le but de gonfler les responsabilités de l'autre partie. Jusqu'à quel point l'enquête sur les responsabilités, envisagée par l'UE, est-elle vraiment utile ? Et le recours de la Géorgie devant la Cour internationale de La Haye contre le nettoyage ethnique par les Russes ?
Évaluations divergentes. Les évaluations politiques divergent tout autant. Voici quelques exemples au hasard. Selon le sénateur belge Josy Dubié, les Ossètes, après avoir été bombardés par les Géorgiens, ne peuvent plus partager de destin commun avec la «mère patrie». On répond en demandant pourquoi le même principe ne serait alors pas applicable à la Tchétchénie. Sur le plan stratégique, le président estonien se dit « inquiet de la formation dans l'UE d'une coalition pro-russe qui place ses intérêts financiers au-dessus des valeurs fondamentales de l'Europe », à quoi le professeur Sapir répond en rappelant que l'UE, les États-Unis et l'OTAN « ont besoin de la Russie pour gérer trois dossiers extrêmement importants: l'Afghanistan, l'Iran et le Moyen-Orient ». Sans oublier le dossier « énergie », si essentiel qu'il peut être considéré comme décisif.
Conclusion: les prises de positions extrêmes et les anathèmes ne sont ni justifiés ni efficaces. Ce n'est qu'en tenant compte de la complexité des facteurs historiques et culturels, ainsi que des intérêts réels en jeu, qu'il est possible de définir, sinon des solutions, du moins des compromis et des attitudes raisonnables.
(F.R.)