*** JUSTINE LACROIX: La pensée française à l'épreuve de l'Europe. Editions Grasset (61 rue des Saints-Pères, F-75006 Paris. Internet: http://www.grasset.fr ). Collection "Mondes vécus". 2008, 131 p., 10,90 €. ISBN 978-2-246-73381-2.
Dans ce bref mais dense essai à visée exégétique, Justine Lacroix, professeur de sciences politiques à l'Université libre de Bruxelles, éclaire les fondements des controverses que la construction européenne suscite dans la pensée politique française depuis les campagnes référendaires de 1992 et de 2005. A ses yeux, la question du "lieu" - au sens d'un territoire délimité par des frontières définies - se retrouve aujourd'hui au cœur de l'interrogation théorique française sur la légitimité de l'intégration. Et l'auteur de discerner, à l'arrière-plan de cette question des frontières, une controverse plus fondamentale encore sur la signification à donner aux "droits" au sein d'un ensemble démocratique - "que l'Europe soit perçue comme le symptôme d'une religion du droit qui minerait aujourd'hui la démocratie ou, au contraire, dénoncée pour son incapacité à rendre effectifs les droits de l'homme dont, pourtant, elle ne cesse de se réclamer".
Le fondement et le tremplin de son analyse, Justine Lacroix les trouve chez le philosophe Claude Lefort qui, dès la fin des années 70, avait vu dans les droits de l'homme la pierre angulaire de la démocratie occidentale. Fustigeant Marx pour n'avoir voulu voir en eux que les droits "de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la collectivité", Claude Lefort les percevait comme le vecteur d'une dynamique idéologique et sociale collective qui imposerait à l'Etat démocratique d'être le théâtre permanent d'une contestation "qui se forme depuis des foyers que le pouvoir ne peut entièrement maîtriser". En clair, la démocratie serait "la transgression, sans cesse renouvelée, des limites dans lesquelles l'Etat a prétendu se définir" et obligerait celui-ci à abandonner "l'obsession de l'unité" qui avait marqué les régimes traditionnels et qui s'est trouvée exacerbée dans le totalitarisme, conduisant à ce que "la démocratie fait tacitement du pouvoir un lieu vide, elle établit qu'il n'appartient en droit à personne".
Cette lecture reste aujourd'hui au cœur des débats théoriques français sur la démocratie contemporaine et débouche sur des lectures très différentes du processus d'intégration européenne. Un premier courant de pensée - que l'auteur qualifie de "néo-tocquevillien" - prend le contre-pied de Lefort en estimant que la vitalité de la société pluraliste pourrait, à terme, se retourner contre la démocratie elle-même, tant il est vrai qu'à force de mettre en avant l'individu, ses intérêts et ses droits, on prendrait le risque d'estomper les repères politiques ayant donné corps au processus démocratique. Pour les penseurs s'inscrivant dans cette mouvance, notamment Marcel Gauchet et Pierre Manent, "l'Europe désincarnée", sans "corps" car privée de ce qui constitue le cœur de toute communauté politique, "à savoir un sentiment d'appartenance à un même projet politique et une identification forte avec ceux qu'on considère comme des compatriotes", accentue le "pouvoir dissolvant des droits de l'homme" en même temps qu'elle incarne la pertinence de la dénonciation des effets délétères d'un individualisme exacerbé. A l'exact opposé, de cette lecture, des auteurs radicalisent le propos de Lefort dans sa définition de la démocratie comme lieu vide et, à l'instar du philosophe Etienne Balibar, ont initialement envisagé la construction européenne comme l'occasion d'une rénovation de l'ambition démocratique, appelée à ressusciter la radicalité initiale de la Déclaration de 1789. Pour cette mouvance que l'auteur s'autorise à qualifier de "spinoziste", l'Europe se concevait comme un "espace" - et non comme un "corps" - où pouvait s'opérer une démocratisation et une relativisation de l'institution frontalière. D'où le désenchantement qui s'y manifeste désormais face à une "Europe manquée", une Union européenne qui, loin de relativiser le principe de clôture, comme le craint la première mouvance de pensée, ne cesserait, au contraire, de le consolider. En introduisant dans chaque espace national une discrimination entre deux catégories d'étrangers - les "intra" et "extra" communautaires - l'Union favorise, pour ces penseurs, l'émergence d'une nouvelle forme d'altérité, voire même d'un "apartheid européen", au moment précis où elle se réclame d'une avancée de l'universalisme. Et le contrôle policier des frontières extérieures confère de plus en plus à l'espace européen les caractéristiques d'un véritable "territoire" à défendre face à ce nouvel "ennemi" qu'incarnent aujourd'hui les réfugiés et les travailleurs migrants, ce qui ruine, selon les auteurs, le crédit d'une Europe prétendument "cosmopolitique".
Entre ces deux positions opposées, l'auteur discerne encore une catégorie médiane et quelque peu excentrée sur la scène française, à savoir celle des auteurs néo-kantiens qui, dans la foulée de Jürgen Habermas et en la personne notamment de Jean-Marc Ferry ou Gérard Mairet, conçoivent le droit européen comme "l'espace juridique de la reconnaissance entre les peuples d'Europe", le droit devant, à leurs yeux, être envisagé non pas comme "le signe d'une dilution du politique", mais bien d'un "vecteur de civilisation des confrontations entre États européens". Cette "Europe rêvée" amène Justine Lacroix à notamment observer, dans sa conclusion, que l'Union européenne ne promet sans doute pas "la construction d'une nouvelle identité située au-delà de l'État-nation", mais qu'elle impose aux différentes identités nationales, entre autres par le biais de la citoyenneté européenne et du principe de non-discrimination entre nationaux et européens, de "se transformer en acceptant de se décentrer".
Michel Theys
*** Revue politique et parlementaire. Société d'Édition Académique et Diplomatique (3 rue Bellini, F-92800 Puteaux. Tél.: (33-1) 46981374 - fax: 47730148 - Internet: http://www.revuepolitique.fr ). Janvier/mars 2008, n° 1046, 160 p., 24 €. Abonnement annuel: 61 € (France), 75 € (étranger). ISBN 978-2-85702-161-2.
L'essentiel de ce numéro est consacré à la Présidence française entamée le 1er juillet dernier. Avec, de prime abord, un ton cocardier assez irritant qui voit notamment l'auteur de l'éditorial oser cette phrase: "Héritiers de Jean-Jacques Rousseau et de Victor Hugo, les Français doivent proposer les éléments d'un nouveau contrat social afin de façonner le type d'Union européenne que nous voulons". Heureusement, la suite n'est pas du même tonneau. Ainsi, Alain Lamassoure remet opportunément les pendules - françaises - à l'heure européenne en rappelant qu'un pays ne préside jamais, le temps d'un semestre, "que" le Conseil des ministres et, partant, le Conseil européen et que la construction européenne est toujours une "œuvre collective". Et de souligner dans la foulée que, "partageant le même chauvinisme naturel, les dirigeants politiques et les observateurs médiatiques du pays en charge de la présidence surestiment considérablement la marge de manœuvre de leur capitale nationale dans cette fonction finalement très ingrate". On ne peut être plus cruel, si ce n'est en ajoutant en outre que la réussite d'une Présidence dépend de "la qualité des dirigeants et de l'organisation qu'ils mettent en place", ainsi que de la capacité de ceux qui exercent la présidence par intérim "à oublier leur intérêt national au profit du seul intérêt communautaire - condition souvent oubliée par les impétrants, comme par leurs médias nationaux". L'humilité et l'esprit d'équipe sont donc requis, observe le député européen, en observant à juste titre que les "petits" pays - le Luxembourg étant sur ce plan exemplaire - font généralement de meilleures Présidences que les "grands", le pire contre-exemple ayant été donné, ces derniers temps, par la manière dont la Grande-Bretagne de Tony Blair avait géré, en 2005, le dossier des Perspectives financières 2007-2013, le résident du 10 Downing Street ayant alors oublié "la règle fondamentale selon laquelle la présidence est d'autant plus forte qu'elle sait faire prévaloir l'intérêt commun sur l'intérêt national" (l'Albion n'étant pas seule perfide, l'élu UMP ajoute, assassin: "Faut-il croire que c'est trop attendre d'un Britannique, même lorsqu'il se dit aussi européen que Tony Blair ?"). Beaucoup d'autres contributions sont d'un intérêt identique, le vitriol en moins. Parmi les signataires, mentionnons notamment les commissaires Barrot, Figel et Wallström, l'ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine, des élus français tels que Hubert Haenel et Pierre Lequiller, l'ancien bras droit européen du chancelier Kohl, Joachim Bitterlich.
(MT)
*** JAN WERTS: The European Council. John Harper Publishing (27 Palace Gates Road, London N22 7BW, UK. Internet: http://www.johnharperpublishing.co.uk ). 2008, 271 p.. ISBN 978-0-9556202-1-8.
Journaliste ayant couvert quelque 130 réunions du Conseil européen depuis 1974, conscient qu'il "peut être difficile de saisir ce qui se passe vraiment dans les coulisses" de cette institution qui n'en deviendra réellement une que si le Traité de Lisbonne est appliqué, Jan Werts livre un ouvrage indispensable à quiconque cherche à comprendre le Conseil européen, son fonctionnement et son histoire. Celui-ci est divisé en cinq parties: les origines du Conseil européen et sa montée en puissance, son fonctionnement, ses grands succès et échecs, son rôle dans le cadre de l'Union élargie et ses perspectives d'évolution. Dans une tentative "d'exposer la marche indéfectible du Conseil européen pour devenir l'organe politique suprême de l'Union", l'auteur multiplie les sources d'informations afin de rendre son analyse la plus complète possible: expérience personnelle et thèse de doctorat, conférences de presse données par les chefs d'État et de gouvernement ou autres participants aux rencontres au sommet, documents divers, interviews avec des participants et des représentants des institutions européennes... rien n'est laissé de côté. Jan Werts fait aussi le point sur les conséquences de l'avènement du Conseil européen pour la méthode communautaire et l'équilibre des pouvoirs entre la Commission, le Parlement européen et le Conseil des ministres, estimant qu'il a "modifié le rôle de ces institutions et changé des aspects essentiels de leurs tâches". Sans conteste un ouvrage de référence.
(TBa)
*** JULIAN PRIESTLEY: Six Battles that Shaped Europe's Parliament. John Harper Publishing (voir coordonnées supra). 2008, 221 p.. ISBN 978-0-9556202-3-2.
Secrétaire général du Parlement européen de 1997 à l'année dernière, Julian Priestley nous livre ici une contribution très personnelle à la littérature consacrée au "premier corps démocratique supranational que le monde ait connu". Il s'agit d'une description très précise de ce qu'il considère comme les six grands combats qui ont façonné le Parlement européen tel que nous le connaissons désormais, séparés en deux catégories et suivis d'une réflexion sur les défis futurs auxquels les eurodéputés devront faire face. Tout d'abord, il décrit trois événements majeurs: la bataille pour le pouvoir budgétaire, la bataille pour le pouvoir législatif (incarnée par la remise en cause par le Parlement de la directive sur les offres publiques d'acquisition) et la démission forcée de la Commission Santer en 1999. L'auteur aborde ensuite trois luttes de plus longue haleine, à savoir la "bataille pour entrer dans la place", qui a vu le Parlement passer peu à peu d'un rôle mineur à celui de membre à part entière du triangle décisionnel européen, la bataille pour obtenir le pouvoir de nomination du président et des membres de la Commission, enfin la bataille de la réforme interne et de l'obtention d'un statut pour les élus européens. Si la sélection peut paraître arbitraire et ne met en lumière qu'une partie du progrès historique du Parlement, l'auteur justifie ce choix du fait qu'il est "plus utile de décrire en détail une poignée d'épisodes clés qui illustrent ce progrès, plutôt que de tenter de donner un récit plus complet mais inévitablement général". Même s'il avoue "ne pas avoir été impliqué de manière égale dans tous ces événements", Julian Priestley atteint sans aucun doute son objectif et contribue ainsi, à l'évidence, à un récit fiable de l'histoire du Parlement européen.
(TBa)
*** ZOE LEFKOFRIDI: An Integrated Model of National Party Response to European Integration. Institute for Advanced Studies, University of Vienna (56 Stumpergasse, A-1060 Vienne. Tél.: (43-1) 59991-237 - fax: 59991-555 - Internet: http: //http://www.ihs.ac.at ). Collection "Political Science Series", n° 115. 2008, 31 p., 8 €.
Que disent les théories sur l'impact que l'intégration européenne a sur les partis politiques nationaux ? Comment la recherche contribue-t-elle à la connaissance des changements qui s'y opèrent ? Cette brève étude cherche à "construire un pont théorique plus robuste entre deux corps importants de la littérature": les recherches sur le phénomène d'européanisation des partis et les théories générales sur le changement des partis. Comme l'explique l'auteur, "ce rapport pose la question d'un éventuel changement induit par l'intégration européenne et, si c'est le cas, comment et dans quelle mesure". Le concept d'européanisation est défini dans un premier temps, l'auteur passant ensuite en revue les théories de changements des partis. Amenant la distinction du degré d'européanisation entre "conscience" et "action", la chercheuse construit ensuite un modèle pour expliquer la variation dans les réponses des partis aux stimuli européens. Elle s'interroge sur les types de partis les plus touchés par l'européanisation et sur les raisons des différences qui existent, les attribuant aux rapports de force internes aux partis et à la nature de leurs principaux objectifs. Elle fournit ainsi une partie du maillon manquant à la chaîne de compréhension du phénomène d'européanisation des partis, tout en indiquant que ses résultats requièrent un examen empirique sur la durée des réponses des partis nationaux aux stimuli européens.
(TBa)
*** ALEXANDRE BARTHON DE MONTBAS, AURELIEN LECHEVALLIER: L'Europe en question(s). Ellipses Edition (32 rue Bargue, F-75740 Paris cedex 15. Tél.: (33-1) 45677419 - fax: 47346794 - Internet: http://www.editions-ellipses.fr ). Collection "Transversale Débats". 2008, 278 p., 14,50 €. ISBN 978-2-7298-3809-6.
Cet ouvrage montre que certains "crânes d'œuf", énarques et consorts, sont capables de descendre de leur tour d'ivoire intellectuelle pour s'adresser au plus grand nombre de manière intelligible - et, bien sûr, fiable. En mots simples et précis, sans jamais verser dans la technicité, les auteurs parcourent, en treize chapitres, les dimensions diverses de la construction européenne: sa genèse, ses institutions et processus décisionnels, le traité de Lisbonne, le budget communautaire… La deuxième partie est, elle, consacrée dans le même esprit aux politiques communes, la troisième situant l'Union "face au monde". Une mise en page aérée et dynamique - avec, notamment, des "flash" attirant l'œil du lecteur afin de faire le point sur un sujet précis, un éventuel impôt européen, par exemple - achève de faire de ce livre un instrument pédagogique très utile.
(PBo)