Initiatives différenciées ? L'information est confirmée: le Conseil européen des 19 et 20 juin aura un échange de vues sur la possibilité d'alléger le fardeau que le prix du pétrole impose aux utilisateurs. Jean-Claude Juncker l'avait annoncé à l'issue du débat au sein du Groupe de l'euro. Tout en indiquant qu'il n'y avait pas eu d'accord sur la suggestion française de plafonner les recettes de la TVA sur l'essence à la pompe, et que l'accord de Manchester (septembre 2005) excluait une action généralisée de nature fiscale (qui pourrait inciter les pays producteurs à augmenter leurs prix), M. Juncker avait ajouté que la possibilité d'initiatives différenciées pour alléger le fardeau du coût du pétrole pour les couches les plus vulnérables de la population serait évoquée au sommet (voir notre bulletin n° 9673).
La suggestion française relative à la TVA avait été jugée inappropriée par plusieurs ministres qui estiment préférable et plus efficace de mettre l'accent sur les économies d'énergie, et d'autres idées avaient été évoquées, concernant la transparence des stocks de pétrole, des mesures en faveur des catégories les plus frappées (pêcheurs, routiers, certains producteurs agricoles) et aussi une taxation supplémentaire des compagnies pétrolières. Sur ce dernier aspect, le ministre italien Giulio Tremonti a annoncé une initiative nationale rapide, en la qualifiant de mesure éthique. Sa collègue française Christine Lagarde a toutefois observé que les compagnies pétrolières doivent faire face à des investissements énormes qu'il faut encourager. D'autres ministres ont estimé que l'initiative Tremonti est démagogique. On verra d'ici deux semaines ce qui sortira du débat entre les chefs de gouvernement.
La dénonciation américaine. Il faut espérer que la discussion au sommet n'oubliera pas l'aspect brûlant de la formation des prix du pétrole, surtout après la prise de position retentissante de l'Attorney General (ministre de la Justice) américain, brièvement citée dans cette rubrique d'hier. Michael Mukasey avait été invité, le 23 avril dernier, à s'exprimer à Washington sur la lutte contre la criminalité organisée, et on s'attendait qu'il s'en prenne aux mafias et aux gangsters. Sa cible a été en revanche la nouvelle catégorie de criminels qui, avait-il dit, ne ressemble en rien aux gangs des rues. Je reprends la traduction de ses propos qui a paru dans Le Monde du 3 juin: il s'agit de «groupes d'individus extrêmement sophistiqués, disposant de milliards de dollars, d'éducation supérieure, employant les meilleurs comptables, banquiers et lobbyistes mondiaux». Ils s'efforcent de «se faire passer pour des hommes d'affaires traditionnels», mais en fait, ils corrompent le fonctionnement normal des marchés en s'appuyant sur le système financier international.
Ces accusations ont ému le Sénat américain, qui a organisé des auditions, et elles ont suscité des analyses d'organismes spécialisés qui ont abouti à des résultats ahurissants. Les «contrats à terme», portant sur du pétrole théorique, représenteraient de 30 à 35 fois le volume du commerce de pétrole réel. On échange du pétrole-papier, en pariant sur le prix futur et en provoquant son augmentation. Et c'est sur la base de ces spéculations que le prix du baril est fixé ! Certes, en cas de retournement de la tendance, les spéculateurs peuvent aussi y perdre ; mais ils jouent en général à la hausse, et les prix sont totalement déconnectés des coûts réels et de la demande de pétrole véritable. Pourquoi les producteurs et les compagnies pétrolières ne réagissent-ils pas ? Ils font tout au plus remarquer que ce ne sont pas eux qui font augmenter les cours. La raison est évidente: leurs recettes gonflent, au détriment de l'économie mondiale.
Des mécanismes analogues fonctionnent, notamment à Londres et à Genève, pour d'autres produits comme les métaux et, depuis quelque temps, les produits agricoles de base. Mais à leur égard le jugement est plus nuancé, car les marchandises sont réelles, et il est difficile de distinguer la spéculation de ce qui relève d'une précaution normale pour s'en assurer la disponibilité. Et si on spécule, les risques sont sérieux: les experts rappellent des pertes et faillites retentissantes dans les secteurs de l'argent et du cuivre.
La zone euro doit réagir. Le pétrole demeure de toute manière le cas le plus spectaculaire et scandaleux. Il est important que le Groupe de l'euro ait procédé en début de semaine à un premier débat approfondi, qui - au-delà de l'échange de vues au Sommet, qui aura nécessairement un caractère général- sera sans doute suivi d'autres, en direction peut-être d'orientations communes et de décisions de principe opérationnelles, en concertation avec les États-Unis. Ces débats se déroulent entre les pays de la zone euro. Qui a choisi de rester en dehors de cette zone, n'a qu'à s'en prendre à soi-même. (F.R.)
Session plénière du Parlement européen