La réciprocité. La modification des relations entre l'UE et l'Afrique (voir cette rubrique d'hier) n'aura pas nécessairement un caractère brusque et traumatisant. Elle pourrait être consensuelle et progressive. Mais elle est, à mon avis, inévitable. Les symptômes indiqués hier ne sont que des exemples de l'évolution en cours. Les pays africains n'acceptent pas, c'est logique, une sorte de tutelle sur leurs comportements ni des limitations à leurs liens avec d'autres parties du monde. L'UE, de son côté, ne peut pas envisager des institutions communes et des projets communs dans lesquels une partie serait totalement libre de ses comportements et l'autre serait liée par des engagements et des règles ; une certaine réciprocité des liens est indispensable.
La coopération interparlementaire est indicative du nouveau climat. L'Assemblée paritaire UE/ACP est indispensable parce que ses travaux sont publics, chacun peut s'y exprimer librement et ouvertement. Les débats de la session de mars dernier indiquent que plusieurs parlementaires ACP anticipaient déjà en bonne partie les accusations d'Oxfam aux APE, Accords de partenariat économique (voir notre bulletin n° 9625). Ceci est normal. Ce qui l'est moins, ce sont les difficultés que rencontre le principe de positions communes. Lors de la dernière session, le refus de la partie ACP de voter une position de compromis sur le Tchad a suscité des remous importants (voir le compte-rendu dans notre bulletin n° 9627). J'y ai consacré un commentaire (bulletin n° 9630) et je me limite à rappeler que la déception et les réactions des parlementaires européens avaient été très vives. Le Parlement européen réfléchit de son côté. Une de ses prises de position concernant un pays qui ne fait pas partie du groupe des ACP mais est quand même africain (l'Egypte), a été rejetée au Caire dans des termes si vifs que le président du PE a dû se rendre sur place pour apaiser les esprits. Le PE devrait-il renoncer à la franchise ? Les pays africains sont libres et indépendants, l'UE aussi.
L'Europe perd du poids. Il est logique que les pays africains défendent leurs intérêts. Qu'ils s'engagent à long terme à fournir leur pétrole et leurs matières premières aux Etats-Unis et surtout à la Chine. Que les accords avec la Chine aient désormais pour le Congo (RDC) davantage d'importance que les liens avec l'Europe (voir cette rubrique dans le bulletin n° 9615). Que même sur le plan politique la place de l'Europe se réduise face à celle de Washington et de Pékin ; les drames du Soudan et du Darfour relèvent désormais davantage de la présence chinoise que de celle de l'Europe, et le cas tout récent du navire chinois transportant une cargaison impressionnante d'armes au Zimbabwe a fait assez de bruit pour qu'il soit nécessaire d'insister (et c'est l'Afrique qui s'est honorée dans cette affaire). On constate par ailleurs le désintérêt de quelques pays africains à l'égard de l'accord de Cotonou révisé avec l'UE; le nombre de ratifications nécessaires pour qu'il entre en vigueur n'est pas encore atteint, avec des répercussions sur la mobilisation des ressources du nouveau FED (Fonds européen de développement).
Certes, l'UE doit respecter ses engagements et son statut mondial. Elle est le plus grand importateur de produits en provenance des pays pauvres, et elle le restera. Elle est le premier fournisseur d'aide alimentaire, et elle le restera. Elle est le premier donneur d'aides financières, et elle le restera. Mais elle sait aussi que les réserves monétaires faramineuses sont désormais en Chine et dans des pays arabes, alors que les budgets nationaux des pays européens sont, dans la plupart des cas, déficitaires et doivent être redressés.
Accepter les conséquences et les risques. Les pays africains sont libres de leurs choix mais ils doivent en assumer les conséquences: les prêts impliquent l'endettement à long terme ; la surexploitation éventuelle des ressources naturelles risque de gonfler la corruption et d'aiguiser les rivalités ethniques et sociales ; l'absence de conditions politiques pour les financements peut se traduire en un soutien à des régimes dictatoriaux ; l'absence de conditions environnementales peut provoquer des désastres écologiques ; l'achat en masse de produits chinois à très bas prix peut annuler les efforts de productions locales ainsi que les échanges commerciaux interafricains. En outre, l'absence ou le retard d'une relance de l'agriculture locale et de subsistance en Afrique (à la place des monocultures pour l'exportation) aggraverait la dépendance alimentaire en barrant la voie à la vraie indépendance.
Pour l'aspect agro-alimentaire, l'Europe a elle aussi sa lourde part de responsabilité, et pour quelques autres aspects également. Mais l'affaiblissement des liens réduira la collaboration et rendra illusoire la gestion commune de l'association. En réduisant le poids de l'Europe, il réduira aussi ses devoirs.
Lecteur, tu n'es pas convaincu ? Je voudrais bien tu aies raison, mais j'en doute.
(F.R.)