Il est urgent d'attendre. Cette formule est devenue banale, mais je crois qu'elle est appropriée en tant que conclusion provisoire des considérations développées dans cette rubrique à propos de la politique commerciale de l'UE. Dans la réflexion en cours, deux points sont à considérer, à mon avis, comme acquis: a) la bataille contre les faux produits doit être élargie et approfondie, car la contrefaçon n'est plus un inconvénient de nature commerciale, à combattre avec les instruments habituels, mais elle est devenue une menace pour la santé, la sécurité, l'environnement, et elle finance la criminalité organisée et le terrorisme ; b) l'Europe doit conserver et développer une industrie manufacturière forte et diversifiée, en utilisant les instruments normaux de défense commerciale pour combattre le dumping et d'autres pratiques déloyales.
Au-delà de ces deux aspects, l'UE ne peut pas faire abstraction de quatre évolutions qui sont en cours et dont il faut attendre les résultats pour définir une stratégie européenne globale. Il en existe d'autres, liées notamment aux taux de change des monnaies, mais ils sont permanents et on doit de toute manière y faire face dès maintenant. Les quatre aspects incertains qui appellent davantage de clarté concernent:
1. Les résultats du Doha round. Mon opinion est faite depuis longtemps: si l'on veut aboutir à un accord, il faut recueillir les résultats déjà engrangés (qui dépassent tout ce qui avait été obtenu dans les rounds analogues précédents) et mettre fin aux querelles sur des concessions supplémentaires improbables ou inopportunes. Avec tout ce que l'on sait maintenant à propos des risques de la situation alimentaire dans le monde, l'Europe doit rejeter toute mesure qui réduirait sa production agricole et ses perspectives d'autosuffisance alimentaire. Les prix agricoles en hausse, la production mondiale de céréales inférieure à la consommation, l'utilisation croissante du maïs au Brésil et aux Etats-Unis pour remplacer le pétrole, l'annonce de restrictions internationales à l'exportation (dernier exemple: le riz), les incertitudes sur la sécurité de certains produits importés, indiquent que toute réduction programmée des capacités de production agricole de l'UE serait un crime au détriment de la sécurité alimentaire des Européens et de l'humanité dans son ensemble. Quoi qu'en pensent Peter Mandelson ou tel ou tel ministre suédois, l'UE a atteint la limite des concessions possibles. Sans oublier qu'elle est déjà le premier importateur mondial de produits agricoles.
2. Le nouveau président américain. Les deux candidats du parti démocrate annoncent une politique commerciale plus protectionniste, remettent en cause les zone de libre-échange avec le Mexique et le Canada (Alena) et considèrent que les Etats-Unis ont déjà trop promis au titre du Doha round. Mais le candidat républicain a annoncé, entre autres, l'intention d'étendre l'Alena et son libre-échange à l'Europe. Ce sont, on le voit, des orientations radicalement différentes. Des projets significatifs de coopération euro-américaine sont en cours ou en préparation, mais en même temps certaines divergences et difficultés se confirment. Il faut attendre le nouveau président pour dessiner l'avenir euro-américain.
3. Les accords de partenariat avec l'Afrique. Plusieurs pays africains rejettent l'hypothèse du libre-échange progressif avec l'Europe et renforcent leurs liens avec la Chine. De son côté, la Commission européenne se prépare à négocier des accords dans lesquels la politique de développement serait prioritaire par rapport aux aspects commerciaux. L'incertitude règne: les relations spéciales euro-africaines pourraient se diluer ou bien être relancées. Il faudra attendre au moins la fin de l'année pour y voir plus clair.
4. Les voies de l'approvisionnement en gaz et pétrole de Russie. L'UE ne peut pas se passer des produits pétroliers de Russie et des autres sources de la même immense région du monde, mais elle doit résoudre la question des infrastructures de transport, qui soulèvent d'énormes problèmes politiques, environnementaux et financiers. Autour du Nabucco, du South-Stream (que la Russie a réussi à faire avancer considérablement), du Nord Stream sous la Mer Baltique tellement controversé, la guerre diplomatique et les conflits d'intérêts sont colossaux. Rien n'est définitivement joué à l'heure actuelle.
Il faut suivre l'évolution de ces quatre dossiers pour être en mesure de dessiner l'avenir de la politique commerciale européenne. L'époque des importations illimités sans précautions ni réciprocité est révolue. À quoi serviraient les règles que l'Europe s'est donnée et continue à se donner (en matière d'environnement, de sécurité alimentaire, de qualité, de propriété intellectuelle et ainsi de suite), si elle laisse rentrer sans limites des produits d'ailleurs qui ne les respectent pas ?
(F.R.)