Evolution raisonnable, mais… Le projet français d'Union méditerranéenne évolue. Il était au départ intergouvernemental, regroupait la totalité des pays riverains, prévoyait un mécanisme institutionnel propre (les institutions communautaires n'étant même pas citées). À présent, les promoteurs indiquent que: la composition de cette Union pourrait se limiter au départ à un nombre réduit de pays tiers méditerranéens ; la Commission européenne y participerait à tous les stades ; l'objectif est de créer des coopérations pour quelques projets concrets choisis de commun accord, sans appareil institutionnel ; tous les Etats membres de l'UE sont invités à s'associer aux projets opérationnels, même s'ils ne sont pas riverains de cette mer.
Cette évolution a permis d'éliminer les objections de principe et les oppositions radicales, remplacées par une acceptation bienveillante et par des formules de courtoisie (obligatoires lorsqu'un projet est lancé de manière solennelle par un chef d'Etat). La réaction officielle, à Bruxelles comme ailleurs, consiste en substance à dire: si cette initiative permet de rendre un peu d'élan à un aspect important de la politique européenne, qui piétine depuis longtemps dans un climat de scepticisme ou de résignation, pourquoi pas ?
Mais quant au fond, l'objection fondamentale subsiste: les changements structurels des relations entre l'UE et les pays tiers méditerranéens ont nécessairement, pour des raisons objectives, un caractère européen. Toute réalisation commerciale doit obligatoirement impliquer l'UE dans son ensemble, car celle-ci constitue une Union douanière ; il en est de même pour les autres domaines où l'UE est régie par des règles communes, comme les services, les transports, les règles financières, etc. Certains projets spécifiques à caractère régional sont possibles, mais ils ne peuvent pas constituer une «Union».
Réticences. En outre et surtout, les pays tiers méditerranéens ont d'autres objectifs et d'autres visions qu'une Union où ils seraient soumis à des régimes uniformes, avec des règles analogues pour tous, alors que leurs ambitions diffèrent: l'Algérie recherche des liens spéciaux en matière d'énergie et rejette le libre-échange généralisé ; le Maroc vise fermement un partenariat étroit qui lui soit propre ; la Libye regarde davantage vers l'Afrique subsaharienne que vers les autres pays riverains ; pour tout un groupe de pays, la question israélienne demeure prioritaire, Israël étant vu comme l'envahisseur davantage que comme un partenaire ; la Turquie continue à se méfier de l'Union proposée comme d'un piège visant à remplacer son adhésion. Les projets d'unité entre ces pays sont bloqués, que ce soit l'Union du Maghreb arabe, incluant la Mauritanie (dont les côtes sont atlantiques, bien éloignées de la Méditerranée), ou l'Accord d'Agadir (sans l'Algérie).
Si l'on considère le Maghreb comme un ensemble, la situation est simple: la frontière entre le Maroc et l'Algérie est fermée et la région vient d'être jugée la moins intégrée au monde.
Les réalisations positives existent. Cette réalité n'empêche pas qu'il existe, dans la Méditerranée, des aspects positifs et des évolutions favorables. Les «signaux de coopération» entre les deux rives sont nombreux, dans plusieurs domaines. Ce qui a été réalisé dans le secteur textile, dans certains secteurs agricoles ou en matière de «cumul de l'origine» (très concrète, cette mesure), ainsi que les investissements croissants de la FEMIP (gérée par la BEI) forment un ensemble encourageant. Mais le tout résulte pour l'essentiel d'initiatives ponctuelles, au niveau de quelques ministres et de quelques administrations, et surtout entre des opérateurs économiques directement concernés. L'aspect le plus spectaculaire - la collaboration énergétique croissante entre l'Algérie et plusieurs pays européens - demeure strictement national (avec la participation partielle de la Tunisie en tant que pays de transit), et à Alger on n'entend pas renoncer à ce caractère.
Qu'est-ce que les conférences, les grands discours, les débats parlementaires (trop liés au conflit du Moyen-Orient, à la démagogie et aux querelles religieuses) peuvent ajouter ? Loin d'aider, ils apparaissent parfois comme un facteur de troubles et de complications, en tout cas d'inefficacité. Dans une réunion récente (voir notre bulletin n° 9537), il a été envisagé de relancer l'UMA, Union du Maghreb arabe. Quel a été le premier acte de cette relance ? Une demande de subventions à l'UE pour faire fonctionner des groupes de travail. Alors que ce projet a plutôt besoin de décisions politiques au plus haut niveau, pour résoudre le conflit Maroc/Algérie, on demande des subventions pour réunir les experts….
J'ignore si la cérémonie solennelle, au niveau des chefs d'Etat, annoncée par la France pour lancer, en juin prochain, l'Union méditerranéenne, sera plus efficace. Les beaux discours et les appels au dialogue culturel et à l'unité de destins ne manqueront sans doute pas. Et après ? Malgré les ajustements, le projet est erroné. Il a pourtant son utilité. Je m'en expliquerai demain. (F.R.)