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Bulletin Quotidien Europe N° 9532
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

UE-ACP: éclaircie partielle pour les arrangements à court terme, difficultés confirmées pour les accords finaux de partenariat avec les pays africains

Un mélange d'optimisme modéré et de pessimisme. C'est mon état d'âme à propos des négociations en cours entre l'UE et les Etats ACP (Afrique, Caraïbe, Pacifique). L'optimisme concerne le court terme: il est probable que d'ici la fin de l'année, les deux parties parviennent à définir (même si quelques pays africains pourraient retarder leur signature) des dispositions partielles et quelques engagements de principe permettant d'éviter l'écroulement des régimes préférentiels et des autres liens qui les unissent depuis un demi-siècle. Ces arrangements permettront de gagner du temps ; pour la suite, les perspectives demeurent incertaines.

Indignations rhétoriques. Il me serait facile de recueillir une moisson de félicitations et de consensus en reprenant le ton rhétorique et l'indignation d'une partie des autorités officielles et des parlementaires européens, ainsi que de plusieurs organisations. Je n'en vois pas l'intérêt. Le cri d'alarme, j'ai essayé de le lancer à la fin septembre, en parlant d'un «dossier empoisonné» qui risque de mettre en cause une coopération qui a accompagné la naissance de la Communauté européenne (bulletin n° 9509) et en indiquant les conditions incontournables et les priorités pour éviter l'échec (bulletin n° 9510). Je ne renie pas ce que j'ai écrit. On constate depuis lors que les négociations avec les pays des Caraïbes et du Pacifique progressent et que celles avec l'un ou l'autre des quatre groupes de pays africains rencontrent beaucoup de difficultés. Mais en Afrique aussi semble progresser la conscience de la nécessité de souscrire très rapidement des engagements de principe qui, en indiquant la volonté de poursuivre les relations spéciales, éviteraient le pire. Les dispositions que la Commission européenne a préparées (anticipées dans notre bulletin n° 9528) permettraient d'éviter l'interruption traumatisante, au premier janvier prochain, des importations européennes préférentielles en provenance des ACP, car, en leur absence, les opérateurs privés seraient amenés à interrompre partiellement leurs achats dans ces pays, dans la crainte de contestations ultérieures qui les soumettraient ensuite à des charges douanières et à des amendes, car les plaintes d'autres pays auprès de l'OMC seraient inévitables.

L'attitude qui se limite à s'indigner de l'érosion des préférences commerciales de l'UE ou de la demande aux pays ACP d'une réciprocité à terme, est hypocrite ou ingénue. La date de l'expiration des dérogations consenties dans le cadre de l'OMC est connue depuis longtemps et la négociation des APE (accords de partenariat) a commencé depuis des années. L'érosion des préférences commerciales européennes en faveur des pays ACP est le résultat automatique de l'ouverture progressive des frontières de l'UE au monde entier ; les gouvernements africains qui se sont alignés à ce sujet sur les demandes des grands exportateurs agricoles mondiaux (et les parlementaires européens qui en font de même) sont coresponsables de cette évolution, et un organisme comme Oxfam s'est toujours battu en ce sens. Les exemples des bananes et du sucre étaient pourtant éloquents: moins de protection du marché européen signifie réduction des préférences.

Les vraies priorités. Le commerce est important, mais le salut de l'Afrique passe d'abord par la fin des conflits et de la corruption, en deuxième lieu par la création de marchés régionaux africains et surtout par la relance des productions agricoles traditionnelles, destinées à l'alimentation des populations locales, alors que les monocultures pour l'exportation ruinent les paysans, enrichissent les multinationales et les administrations corrompues et entraînent une dépendance alimentaire ruineuse. À cet effet, les productions alimentaires locales doivent continuer à bénéficier d'une protection significative face à la concurrence externe (européenne y comprise). Quant aux exportations agricoles africaines vers l'UE, elles doivent aussi être sauvegardées et encouragées, mais ceci présuppose le maintien des préférences en leur faveur sur le marché européen, alors que l'ouverture totale de ce marché provoquerait leur remplacement rapide par l'invasion des produits d'autres pays grands exportateurs (dont la Chine, qui attend tranquillement les évolutions).

Pas de leçons mais un exemple. En matière de conflits, les pays européens n'ont pas de leçons à donner: pendant des siècles, ils se sont battus entre eux. Mais à présent ils ont réussi la pacification et remplacé les guerres par la coopération et la solidarité. Malgré lacunes et retards, ils prouvent donc que c'est possible. Or, pour le moment, l'évolution en Afrique ne va pas partout dans la même direction. Je ne veux pas glisser dans la rhétorique que je reproche aux donneurs de leçons ; je sais qu'il est facile d'écrire que la paix est préférable à la guerre. Je me limite donc à rappeler que: a) les spécialistes des secours d'urgence et de l'aide alimentaire estiment qu'en Afrique 80% des famines, violences contre les femmes, situation intolérable des enfants, sont provoquées par les conflits internes ; b) ces conflits sont souvent suscités par la volonté de contrôler les richesses naturelles et les recettes qui en résultent. La découverte de gisements de pétrole ou de gaz naturel ne profite pas aux populations et elle est souvent la source de conflits et de désastres écologiques.

Les dangers de certains prêts chinois. Les remarques de caractère général comme celles qui précèdent ne sont pas spécifiques à l'Afrique ; elles peuvent s'appliquer à bien d'autres endroits du monde. Regardons alors certaines évolutions spécifiques à ce continent. Le phénomène récent le plus spectaculaire est l'arrivée en force de la Chine: investissements, prêts, technologies, commerce. Il est normal et même opportun que les pays africains coopèrent avec des continents autres que l'Europe, qu'ils vendent leurs matières premières à qui les demande et qu'ils accueillent positivement les financements qui leur sont proposés. Mais certains accords soulèvent des perplexités.

Le fardeau de l'endettement est généralement considéré comme l'une des causes des difficultés et des retards dans le démarrage économique des pays moins développés, et l'une des revendications principales de ces derniers est que ce fardeau soit allégé ; des initiatives sont prises périodiquement en ce sens. Or, les financements chinois ont, pour l'essentiel, la forme de prêts. Les chroniques indiquent que le mois dernier, le jour même où arrivait à Kinshasa une mission du FMI (Fonds monétaire international) pour étudier l'annulation de l'essentiel de la dette extérieure de la République démocratique du Congo (RDC), le gouvernement congolais annonçait qu'il avait obtenu de la Chine un prêt de 5 milliards de dollars, destiné à réhabiliter des mines (cuivre, cobalt, etc.) et à reconstruire les infrastructures de transport détruites par les guerres. Les autorités ont indiqué que ce prêt (dont une partie serait utilisée pour construire des logements et deux universités et pour améliorer les structures sanitaires du pays) serait remboursé par le produit des redevances perçues sur les routes et les chemins de fer construits par les Chinois et surtout par des concessions minières au prêteur. En d'autres mots, le Congo cède aux Chinois ses réserves minérales futures en échange de financements immédiats. Il est vrai que les sociétés minières privées occidentales ont été accusées par les autorités congolaises de ne pas respecter leurs engagements en matière d'impôts et de taxes. Mais le point d'interrogation subsiste: comment sera dépensée la nouvelle manne financière ? Comment sera-t-elle remboursée ? Pour le moment, les achats d'armes représentent la dépense principale de nombreux pays africains, et la «corruption ravageuse» (cet adjectif n'est pas à moi) n'est pas vaincue.

Sans conditions ? Un coup d'œil au dernier rapport de la Cnuced (Organisation des Nations Unies chargée des problèmes du développement) sur les investissements mondiaux est instructif. En faisant état de l'augmentation impressionnante des investissements étrangers directs en Afrique, la Cnuced reconnaît que la flambée des cours des minerais a eu des retombées positives, mais souvent, précise-t-elle, au prix de conflits sociaux et politiques: «plusieurs études ont montré un lien solide entre la dépendance des ressources naturelles et les risques de guerre civile et d'autres conflits». Le rapport souligne aussi les coûts environnementaux des industries extractives et regrette le peu de retombées des investissements sur l'emploi.

Les financements en Afrique par l'UE (FED, BEI, etc.) et par les Etats membres sont subordonnés à des conditions environnementales et sociales. Les prêts octroyés par la Chine ne sont soumis à aucune condition de ce type. C'est un sujet délicat, car l'attitude européenne peut donner l'impression d'une intrusion excessive et donc arbitraire dans des pays souverains; mais l'attitude chinoise indique une totale indifférence à l'égard des répercussions environnementales et autres des projets financés.

En même temps, des pays africains négocient des soutiens dont l'objectif est d'améliorer la situation de leur population. On cite une aide de 3,9 milliards de dollars au Sénégal (financée en commun par la Banque mondiale, le FMI, la Commission européenne, la France, le programme américain Usaid) qui vise la réduction de la pauvreté et dont la gestion est surveillée par un groupe consultatif indépendant (il est vrai, observe le journal qui en a parlé, que « le Sénégal n'a pas de matières premières tentatrices… »). Mais souvent les revendications prioritaires visent de l'argent supplémentaire. Un petit exemple: la réaction d'un pays africain à l'attitude prudente de l'UE à propos de la création d'un Fonds destiné à compenser la perte de recettes douanières résultant des APE.. La Commission européenne vient de confirmer le principe de ce type de financements, lorsque les droits de douane seront effectivement réduits (ce qui pourrait intervenir d'ici 15 ou 20 ans, et jamais pour certains produits). Réaction de l'autre partie: « l'Afrique centrale poignardée dans le dos », phrase accompagnée par l'invitation à rejeter les accords de partenariat (APE). Est-il logique de réclamer l'argent avant que la réduction des recettes soit intervenue ? Ou bien la prudence est-elle justifiée par le sort souvent incertain de l'une ou l'autre subvention ?

Les Etats ACP devraient s'engager tous dans la bonne direction pour avoir droit à prétendre à la solidarité et au soutien européen.

(F.R.)

 

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