M. Mandelson n'est pas seul. Si la nouvelle stratégie commerciale annoncée par Peter Mandelson vise essentiellement à préparer l'UE à l'échec éventuel des négociations multilatérales du Doha round, du point de vue tactique, on peut la comprendre. Mais si son but est de réviser la politique traditionnelle de l'Union en matière de relations avec les pays tiers, alors il faut y voir clair et y aller avec prudence. Plusieurs déclarations du commissaire européen au commerce donnent l'impression que le tournant qu'il préconise est axé essentiellement sur: a) des accords bilatéraux avec les grands groupements d'Asie et d'Amérique latine ; a) la création de zones de libre-échange avec ces groupements et avec certains pays individuels (la Corée, puis la Russie et je ne sais pas combien d'autres) ; c) une nouvelle impulsion au libre commerce.
Ces orientations dépassent largement la politique commerciale et impliquent les relations extérieures de l'UE dans leur globalité. Elles doivent donc se situer dans ce contexte. Ont-elles été définies en liaison avec Benita Ferrero-Waldner, responsable des relations extérieures ? Avec Louis Michel, compétent pour les relations avec les pays en développement, et avec Mariann Fischer Boel, responsable de l'agriculture ? Avec les commissaires à l'industrie Günther Verheugen et à l'énergie Andris Piebalgs ? L'orientation du commissaire au commerce correspond à celle d'un certain nombre d'Etats membres, en particulier de la Grande-Bretagne et de quelques pays nordiques. Toutefois, il y a quelque temps, Peter Mandelson s'était montré conscient de l'exigence de tenir compte d'éléments autres que la simple ouverture des frontières et de subordonner le libre-échange à des règles et conditions générales ; je l'avais souligné dans cette rubrique. Est-il en train de faire marche arrière ?
Les vraies priorités. Je ne parviendrai jamais à me convaincre que la clé d'un meilleur équilibre mondial réside dans l'intensification illimitée des échanges commerciaux. Les priorités sont aujourd'hui la lutte contre la faim dans le monde, un meilleur équilibre dans la distribution du bien-être, la sauvegarde de la nature et de la biodiversité. Or, tout ceci implique notamment: la relance de l'agriculture de subsistance dans les pays pauvres dans le but de les rendre progressivement en mesure de nourrir leurs populations ; le respect des équilibres naturels fondamentaux impliquant de lutter efficacement contre le réchauffement climatique ; la protection de la variété des espèces animales et végétales. Même à l'intérieur du secteur commercial, ce n'est pas l'obsession d'ouvrir toutes les frontières qui est prioritaire, mais la lutte contre des fléaux tels que la destruction des écosystèmes et des forêts, poumons de la terre, ainsi que contre les ravages de la contrefaçon qui, par exemple dans le cas des médicaments, provoque de véritables hécatombes: 200.000 morts en Afrique à cause de faux médicaments contre le paludisme ! Des réseaux criminels les fabriquent, surtout, paraît-il, en Chine et en Russie, et inondent l'Afrique où «les gens s'endettent pour, à terme, tuer leurs enfants»
Par ailleurs, il est désormais acquis que l'ouverture erga omnes des marchés agricoles internationaux élimine du marché européen les produits des pays pauvres (les premiers exemples, bananes et sucre, sont là) et provoque de surcroît en Europe, au Japon et ailleurs l'effondrement de la nature, des modes de vie traditionnels et de l'équilibre territorial. Quand je lis que le Parlement européen a adopté le rapport de Nikolaos Sifunakis sur la protection du patrimoine culturel dans les zones rurales en luttant à juste titre contre la désertification, contre l'exode rural et contre les pertes d'emplois (voir notre bulletin n° 9262), je me demande comment il est possible que le Parlement insiste sur les aides et les subventions, en oubliant de citer la protection et la relance de l'activité agricole dans les zones rurales, seule politique efficace pour sauver l'équilibre territorial de nos pays et la dignité des populations (qui rejettent un avenir fondé sur l'assistance). Démagogie, combien de crimes sont commis en ton nom !
La synthèse appartient à la politique. Le grand commerce et les multinationales ont certes le droit de se faire entendre et de défendre leurs intérêts, mais il revient à la politique de faire la synthèse au nom de l'intérêt général. Les options de M. Mandelson ont-elles fait l'objet d'un débat approfondi au sein de la Commission ? La Commission veillera-t-elle à éviter que les prochaines négociations bilatérales avec le Mercosur et d'autres entités et pays ne réintroduisent pas les choix favorables au libre-échange sans règles ni précautions, sagement rejetés dans les négociations du Doha round ?
(F.R.)
Session plénière du Parlement européen