Une guerre médiatique déraisonnable. Les lecteurs fidèles de cette rubrique (en admettant qu'il en existe) ne seront pas surpris en lisant que je suis loin de partager les commentaires alarmistes, voire catastrophiques qui ont suivi l'énième échec des négociations commerciales mondiales dans le cadre de l'OMC. Je constate au contraire quelques progrès de la prise de conscience de la situation réelle. L'expansion en elle-même des échanges mondiaux ne représente pas la priorité des priorités. Elle est souhaitable si elle contribue à ralentir la pollution et la destruction des richesses naturelles de la planète et si elle favorise la participation des pays les plus pauvres aux bienfaits de l'expansion économique. Les intérêts spécifiques du grand commerce et de certaines multinationales sont aussi respectables que ceux d'autres catégories, mais ils ne doivent pas prévaloir sur les intérêts véritables de l'humanité et de la planète.
Les intérêts particuliers en jeu avaient réussi à développer une guerre médiatique sans précédent contre qui ose considérer que l'expansion indéfinie des échanges ne représente pas en elle-même la panacée de tous les maux. Qu'est-ce qu'ils souhaitent, en concret, ceux qui se battent pour la liberté totale du commerce, sans règles ni principes ? Que les pays émergents renoncent aux précautions visant à protéger leurs secteurs économiques encore fragiles, que les Etats-Unis éliminent leurs soutiens à l'activité agricole, et que l'UE (laquelle représente tout au plus 5 à 6% des terres émergées et de la population mondiale) ouvre ses frontières à tous les excédents agricoles du monde, alors qu'ailleurs des millions et millions de personnes souffrent de pénuries alimentaires. Je ne partage pas les anathèmes ni contre les pays émergents, ni contre les Etats-Unis ni contre l'Union européenne. Chaque groupe de pays a ses raisons et ses exigences légitimes, même s'il ne les défend pas toujours de la manière la plus correcte. Si l'on regarde la situation avec un minimum d'objectivité, on constate que chacun a sa part de bonnes raisons et de torts. Ainsi:
1. L'agriculture américaine est indispensable à l'équilibre alimentaire mondial et elle devient de plus en plus respectueuse des exigences écologiques. Ce sont de bonnes raisons pour que les Etats-Unis refusent d'éliminer les subventions garantissant à leurs agriculteurs un niveau de vie comparable à celui de leurs concitoyens, mais ceci ne les autorise pas à réclamer que les autres pays ouvrent totalement leurs marchés aux produits agricoles américains subventionnés.
2. Les pays émergents n'ont pas tort lorsqu'ils revendiquent une certaine prudence dans l'ouverture de leurs marchés industriels, de leurs marchés des services et de leurs marchés publics à la concurrence des colosses de l'économie mondiale, car ils doivent d'abord consolider leur progrès dans ces domaines. Mais leurs demandes d'ouverture totale des marchés agricoles d'autrui sont illogiques parce qu'elles impliqueraient la fin de l'agriculture notamment en Europe, alors que des documents de la FAO indiquent que l'expansion de certaines productions agricoles au Brésil et dans certains pays asiatiques s'effectue dans des conditions ruineuses pour l'environnement (voir plus loin).
3. Les pays les plus pauvres ont raison de réclamer la faculté de protéger leurs marchés et de bénéficier de conditions plus favorables pour leurs exportations, mais ils sont inconscients et ils cèdent à des pressions parfois obscures lorsqu'ils s'alignent sur les demandes des pays émergents pour une ouverture «erga omnes» des marchés des pays riches. Face à la concurrence de la Chine pour les textiles ou du Brésil dans le secteur agricole, ils seront toujours perdants. La première victime de l'invasion textile chinoise a été le Sri Lanka, et de leur côté les pays africains ont perdu ou perdront les marchés européens du sucre et des bananes si ces marchés sont totalement ouverts. Leur salut réside dans les «préférences commerciales» que l'UE leur a réservé dès le commencement de l'association CEE/ACP.
4. L'Union européenne a cent mille bonnes raisons pour refuser d'ouvrir totalement son marché alimentaire aux produits agricoles de pays qui ont des coûts de production nettement inférieurs et des conditions naturelles plus favorables, et qui n'appliquent pas les mêmes exigences écologiques ni de protection des consommateurs. Mais elle a tort si elle renâcle à supprimer ses subventions à l'exportation qui faussent la concurrence. Ces remarques sont valables aussi pour la Suisse, la Norvège, le Japon et la Corée du Sud qui connaissent les mêmes exigences impératives de maintenir chez eux un certain niveau d'activité agricole.
Contre la compétition perpétuelle. Je connais la réponse des ultra-libéraux: l'Europe n'a qu'à s'engager dans la guerre de la compétitivité même en agriculture. Laissons de côté le débat théorique à propos de cette doctrine de la compétition infinie et de ce que deviendraient l'humanité et la terre dans une lutte perpétuelle pour produire toujours davantage à des coûts de plus en plus bas ; ce serait l'explosion de cette petite planète qui navigue dans l'univers et qui aurait bientôt épuisé ses réserves et serait submergée par un volume incontrôlable de marchandises. Le débat à ce sujet, s'il commence à angoisser les savants, ne semble pas du tout préoccuper les fanatiques de la croissance perpétuelle ni la classe politique. Je me limiterai donc à répéter une fois de plus que dans le secteur agricole la bataille de la compétitivité est ruineuse pour l'Europe, qui s'efforce depuis quelques décennies de quitter la route (inévitable dans l'après-guerre) de la production intensive, pour revenir à une production plus extensive axée sur la qualité. N'oublions jamais que l'Europe a déjà expérimenté sur sa peau les conséquences de la recherche obsessionnelle de la compétitivité en agriculture, d'abord avec le drame de la vache folle (résultat de l'effort pour diminuer le coût de l'élevage en faisant ingurgiter aux bovins des farines de viandes, transformant ainsi de paisibles herbivores en carnivores), ensuite avec la pollution de l'eau par les nitrates en voulant gonfler à l'excès l'élevage porcin. L'Europe s'efforce à présent de ne plus participer aux folies compétitives. Elle essaye d'échapper à la grippe aviaire (qui d'après les dernières études ne serait pas provoquée par les oiseaux migrateurs mais par les excès des élevages industriels de poulets et autres volatiles) en rendant un peu plus sévères les règles qui protègent ces animaux sans défense. J'ai cité plus haut quelques études récentes de la FAO: elles indiquent que la planète est engagée dans une course folle aux élevages intensifs: elle abrite désormais 17 milliards de poulets, 1,8 milliard de moutons et de chèvres, 1,4 milliard de bovins, 1 milliard de cochons, 1 milliard de canards. Ces élevages entraînent - en plus des souffrances sans nom pour les victimes - l'extension incontrôlable de la culture de protéines végétales, surtout de soja et de maïs, qui envahissent des territoires immenses au Brésil et dans d'autres pays d'Amérique latine ainsi que dans un nombre croissant de pays asiatiques, entraînant la destruction progressive de milieux naturels de grande importance (ce n'est pas seulement la biodiversité amazonienne qui est en jeu, loin de là), avec un gaspillage énorme de protéines (il faut 18 kilos de protéines végétales pour «fabriquer» un kilo de bœuf) et dans la plupart des cas sans aucun avantage pour les paysans: le boom du soja remplace les agriculteurs par des investisseurs financiers qui engrangent des bénéfices allant jusqu'à 50% par an de leur investissement ! Et si la fin du boom les éloigne un jour, ils partiront «en laissant derrière eux une catastrophe écologique et sociale » (phrase tirée d'une étude du IUED de Genève).
Face à ces formes de concurrence, l'agriculture européenne serait destinée à disparaître, engloutissant avec elle les paysages, les traditions et les habitats qui représentent un aspect essentiel de la civilisation de l'Europe. C'est ça qui est notamment en jeu dans la négociation de Genève !
L'amorce d'un accord raisonnable. J'avais indiqué en tête l'existence de certaines évolutions positives dans la compréhension des enjeux véritables. En voici quatre exemples:
a) l'Inde, tout en appartenant en principe au groupe des pays favorables à la libération maximale des échanges agricoles, réclame des mécanismes de sauvegarde lui permettant de limiter l'accès de produits agricoles importés afin de «garantir la sécurité alimentaire, les modes de vie traditionnels et un développement rural viable». Les autres pays chefs de file du «groupe des 90» ont repris à leur compte cette revendication. Il est impensable qu'un pays d'ancienne civilisation et de tradition humaniste tel que l'Inde ne reconnaisse pas le même droit à l'UE, à d'autres pays européens et au Japon, qui font valoir exactement les mêmes arguments ;
b) les pays ACP (Afrique/Caraïbes/Pacifique) ont souligné que le volet agricole du cycle de Doha doit, au-delà des intérêts purement commerciaux, «s'articuler sur les stratégies de réduction de la pauvreté et de sécurité alimentaire de leurs populations». Cette orientation exclut la politique des «monocultures pour l'exportation» (traditionnellement chère aux multinationales) mais passe par la relance des cultures agricoles traditionnelles destinées à nourrir les populations locales, en direction de l'autonomie alimentaire ;
c) les Etats-Unis ont confirmé qu'ils ne disposent pratiquement d'aucune marge de manœuvre pour réduire radicalement les soutiens à la production interne, indispensables pour maintenir les niveaux traditionnels de production et l'équilibre territorial de leur immense pays ;
d) la grande majorité des pays de l'UE rejettent l'hypothèse de confier à la Commission un mandat qui l'autoriserait à accepter une réduction supplémentaire radicale de la préférence communautaire en agriculture. Un petit groupe de pays, conduit par la Grande-Bretagne, demeure favorable au démantèlement de l'agriculture européenne, ignorant la signification de l'autonomie alimentaire pour notre continent.
Autour de ces grandes orientations, il est encore possible de bâtir à Genève des compromis raisonnables, permettant le succès du cycle de Doha tout en évitant de céder aux revendications déraisonnables contraires aux intérêts de la nature et de l'humanité, sans se laisser impressionner par les revendications du grand commerce, de certaines multinationales et des spéculateurs. (F.R.)