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Bulletin Quotidien Europe N° 9223
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Trois enseignements du dernier Prix Charlemagne, Jean-Claude Juncker

Notre bulletin a salué la remise du Prix Charlemagne à Jean-Claude Juncker, d'abord en résumant l'hommage spécifique de Jacques Delors (bulletin n. 9198) et ensuite en rendant amplement compte de la cérémonie d'Aix-la-Chapelle (bulletin n. 9200). J'y reviens pour inviter ceux qui auraient été distraits par les fêtes de la Pentecôte à lire les textes cités, et pour y ajouter trois enseignements de M. Juncker qui me paraissent toujours particulièrement d'actualité même s'ils avaient précédé la cérémonie d'Aix-la-Chapelle.

Réagir. La mode, c'est d'accepter le détachement indéniable et évident de l'opinion publique par rapport à la construction européenne. Les derniers sondages indiquent que même les avantages de la participation à l'Union sont aujourd'hui mis en doute par un pourcentage significatif de citoyens ! Je considère comme indigne l'attitude de résignation face à cette évolution. M. Juncker est parmi les premières -et encore trop rares- personnalités politiques qui y réagissent avec vigueur. Voici une citation à ce sujet: « Notre génération est la dernière qui puisse rendre irréversible le processus européen, tout simplement parce qu'elle est la légataire de la mémoire collective de la dernière guerre mondiale. Pour ceux qui gouverneront en 2030, cela n'aura plus aucune réalité. Et à ceux qui prétendent que les conflits d'hier, cela ne pourra plus jamais arriver, je rappellerai qu'il y a dix ans à peine les Balkans ont connu la réalité de la guerre: les camps, les meurtres, les viols. Seule l'idée d'une Europe pacificatrice peut garantir que cela ne se reproduira plus ». M. Juncker défend en outre avec conviction les résultats économiques, sociaux et culturels de la construction européenne. À Aix-la-Chapelle, il a affirmé avec vigueur les avantages de l'euro, si bêtement critiqué par les ignorants et qui protège l'Europe contre les crises financières mondiales et a mis fin à la vague de dévaluations qui empoisonnaient autrefois la Communauté. A une autre occasion, il avait dit: « Sans euro, nous aurions un ballet incessant de dévaluations et sans doute plus de chômeurs».

Sa leçon est qu'il faut non seulement oser la défense de l'acquis communautaire mais en être fiers. N'oublions pas combien de gens risquent chaque jour leur vie pour mettre le pied en Europe, que l'Europe est l'endroit où la plupart des femmes du monde voudraient vivre, et que la première aspiration des pays qui entourent l'UE est d'en faire partie. Il faut certes tenir compte des critiques et corriger les lacunes et les erreurs, mais sans oublier l'essentiel. Je partage l'appel de Sylvie Goulard: « Ne jetons pas l'unité européenne parce qu'une génération n'y a pas cru ». Etant entendu que l'UE ne prie personne: qui ne souhaite pas y être peut en sortir demain matin ou renoncer à invoquer l'adhésion s'il n'y est pas encore.

À propos du traité constitutionnel et des institutions. Son appui au traité constitutionnel, M. Juncker l'a prouvé par les faits: il est le seul chef de gouvernement qui a osé organiser un référendum national quelques semaines après le «non» en France et aux Pays-Bas, c'est-à-dire au moment où le scepticisme touchait son point maximal et qui, «en mettant tout son poids dans la balance », selon l'expression de Jacques Delors, a obtenu la ratification populaire. Mais il n'a rien d'un pro-européen démagogique ; Helmut Kohl l'a qualifié de « optimiste réaliste ». Il s'oppose à ce que l'Europe en fasse trop et il ne croit pas au modèle américain: « nous ne voulons pas créer les Etats-Unis d'Europe parce que les citoyens ne comprennent pas cette notion et ils veulent garder les références nationales». Les innovations institutionnelles du traité constitutionnel ne l'enthousiasment pas toutes nécessairement. Son nom avait été prononcé à plusieurs reprises pour la présidence stable du Sommet, mais il ne croit pas à ce rôle: « J'ai été un des rares à m'opposer à la création de ce poste dans le projet constitutionnel. Ce n'est pas un poste intéressant, contrairement à celui de président de la Commission ». Il serait intéressant d'en approfondir les raisons.

Sauvegarder l'agriculture. M. Juncker a rappelé à plusieurs occasions que, dans les années 50, l'Europe dépendait des importations agricoles pour nourrir sa population. La politique agricole a ensuite apporté l'abondance et la sécurité alimentaire. Cette politique a déjà été opportunément révisée: remettre en cause, son existence, ce serait « la plus grande délocalisation que l'Europe ait connue ». Délocalisation dans le sens de transférer ailleurs une activité vitale. Et M. Juncker a ajouté: « Les conséquences seraient dramatiques. Je ferai tout pour faire échouer une réforme qui détruirait la PAC ».

Je ne reviendrai pas sur ce qu'il a dit à propos des perspectives d'adhésion de la Turquie car je l'ai souligné ces derniers jours.

(F.R.)

 

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