Les évolutions récentes du dossier si sensible de l'adhésion de la Turquie à l'UE ont le mérite de mettre en relief les problèmes réels, au-delà des affirmations de principe pour ou contre, qui constituent trop souvent l'essentiel des prises de position. Jean-Claude Juncker a récemment estimé qu'en définitive ce pourrait être la Turquie elle-même qui renonce à l'adhésion à part entière, en raison de ses implications. Cette opinion d'un des protagonistes essentiels de l'histoire européenne récente et en cours me réconforte, car je considère que, du point de vue turc, l'adhésion est inopportune, même en faisant abstraction des perplexités et réserves du côté européen. Je ne suis pas pour cet aspect un converti de la dernière heure. La constatation que M. Juncker a une vue analogue m'encourage à en expliquer plus amplement les raisons, sans les réticences et les prudences qui seraient peut-être politiquement opportunes.
Ma sensation est qu'en Turquie une partie croissante des forces politiques, religieuses, culturelles et même militaires commence à se rendre compte que l'entrée dans l'UE imposerait des transformations qui seraient en partie incompatibles avec la situation politique, psychologique et stratégique de leur pays, et que la solution idéale pour éviter des conflits et incompréhensions serait que les deux parties aboutissent à terme à la constatation réciproque et consensuelle que l'adhésion à part entière ne représente pas la formule appropriée pour leurs relations futures. Voici un aperçu des raisons du côté turc.
1. Autonomie politique. La Turquie joue, et pourra jouer de plus en plus à l'avenir, un rôle essentiel dans la vaste région des républiques turcophones indépendantes issues de la dissolution de l'URSS. Or, même si l'UE ne dispose pas encore (et ne disposera pas pendant longtemps) d'une véritable politique étrangère commune, la coordination politique européenne deviendra progressivement plus large et -on espère- contraignante. Les intérêts turcs dans cette partie du monde ne coïncident pas nécessairement dans tous les cas avec ceux de l'Europe (sinon peut-être dans la conception américaine). Plusieurs commentateurs et politologues estiment qu'il serait préférable pour la Turquie d'y jouer un rôle autonome, tenant compte de ses liens historiques, linguistiques et autres.
2. Autonomie dans les négociations énergétiques. Les remarques qui précèdent sont d'autant plus valables en considérant que la politique est de plus en plus étroitement liée avec les dossiers de l'énergie. La Turquie est située entre les zones de production (les réserves de pétrole et surtout de gaz de pays comme l'Azerbaïdjan ou le Kazakhstan sont exceptionnelles) et la principale zone d'importation, qui est l'UE. La Turquie est la seule voie par laquelle le gaz du Caucase peut arriver en Europe sans transiter par la Russie ou par l'Iran. Du point de vue turc, une certaine liberté d'action est préférable aux liens rigoureux des règles communautaires sous le contrôle de la Commission européenne et permettrait de développer des coopérations industrielles et techniques très fortes avec les gouvernements et les entreprises des pays européens ; les exemples en sont déjà nombreux et éclatants dans le cadre de l'association UE/Turquie en vigueur.
3. Application des règles communautaires. L'application des règles communautaires, sous le contrôle des institutions européennes en général et du Parlement européen en particulier, implique notamment l'obligation d'octroyer aux minorités (aux Kurdes en premier llieu, mais pas seulement) des droits dépassant de loin ce qui existe actuellement: l'autonomie linguistique, culturelle et progressivement politique devrait être généralisée, et elle échapperait au contrôle exclusif des autorités nationales. Un avant-goût des répercussions est déjà visible dans quelques affaires relativement mineures soulevées périodiquement au sein des institutions communautaires, par exemple la confiscation du monastère de Saint Georges Koudounas par les autorités turques, et plus généralement la liberté intégrale (personnalité juridique, droit de propriété, droit à fournir une éducation religieuse, etc.) pour les communautés religieuses non musulmanes.
Il est évident que du point de vue de l'UE, et des parlementaires européens en particulier, toute pression dans le sens de la liberté (d'expression, de culte, etc.) et chaque progrès en cette direction sont positifs et souhaitables, et il est normal que les communautés kurdes (dans leurs régions d'origine comme chez les immigrés dans les Etats membres) poussent autant que possible dans la direction de l'adhésion. Mais mon objet d'aujourd'hui est de comprendre la situation du point de vue turc.
4. Liberté politique et démocratie formelle. La forme de démocratie implicite dans le statut d'Etat membre de l'UE (et déjà largement respectée en Turquie) renforce, au moins provisoirement, le poids de l'Islam dans la gestion du pays. Les dernières élections en ont apporté la preuve. Ce n'est pas une caractéristique propre à la Turquie, c'est un phénomène beaucoup plus accentué dans d'autres pays musulmans, les exemples sont sous les yeux de tous (même si parfois l'on fait semblant de les négliger ou de les oublier). Presque partout où la pression européenne a joué en faveur d'élections libres, une large partie de la population a choisi, pour des raisons partiellement valables, les forces politiques proches de l'islamisme, que ce soit en Algérie (où seule l'annulation du «deuxième tour» a empêché la prise de pouvoir par un gouvernement islamiste), en Egypte (progrès des Frères musulmans) ou en Palestine (avec la victoire du Hamas), et ailleurs.
Certes, la situation en Turquie ne doit pas être assimilée à celle d'autres pays: l'extrémisme islamique y est beaucoup plus faible, le terrorisme est vigoureusement combattu et contrôlé, personne ne songe à instaurer la «Charia», la Constitution nationale a été révisée dans le sens de la liberté. Lors de l'affaire des «caricatures danoises», tout le monde a pu constater (et apprécier) la différence entre les réactions modérées en Turquie et le fanatisme dans d'autres pays où les réactions ont pris un caractère violent contre la liberté d'expression chez nous, en Europe même. Aucun amalgame, donc. Mais les évolutions citées ont suscité une réflexion sur la notion même de démocratie, avec la réaffirmation du principe selon lequel la liberté des élections représente seulement l'un des éléments permettant d'affirmer qu'un pays est démocratique. D'autres sont tout autant indispensables: la liberté d'expression, les droits de l'opposition, le respect des minorités, la possibilité de l'alternance. Ce n'est que lorsque toutes ces conditions sont remplies qu'il est justifié de parler de démocratie et de liberté acquises.
5. Point d'interrogation à propos de la cohésion turque interne. Officiellement et vue de l'extérieur, la Turquie est unanime et compacte dans sa volonté d'adhésion à l'UE. Mais la réalité pourrait être quelque peu différente. Il n'y a pas de doute que le monde économique organisé est fermement favorable à l'adhésion ; il en représente même l'un des moteurs. L'organisation des industriels turcs, Tusiad, solidement installée à Bruxelles avec une délégation compétente et efficiente, offre une image positive de son pays, et représente un ensemble d'entreprises ouvertes et modernes, en ligne avec les standards européens. D'ailleurs, même sur le plan diplomatique, la Turquie a presque toujours été bien représentée à Bruxelles. C'est déjà l'Europe. Je ne me rappelle pas avoir jamais eu l'occasion de soulever aucune question religieuse ni avec des diplomates ni avec des industriels. La religion est une affaire privée, les croyances sont personnelles.
On peut toutefois s'interroger sur la cohésion interne. La classe militaire, gardienne depuis toujours de l'héritage laïque d'Ataturk, se tait et respecte l'autorité civile, à laquelle elle est soumise conformément aux normes occidentales. Ce silence subsisterait-il en cas de changements d'attitude des autorités civiles à l'égard de la laïcité ? Je ne sais pas qui pourrait répondre avec certitude. Il est vrai que les procès d'intention ne sont jamais légitimes, et à ma connaissance rien ne les justifie dans les circonstances actuelles. Mais je me rappelle une phrase ironique du Premier ministre turc à propos du fait que ses filles, étudiantes d'université, auraient le droit de porter le voile aux Etats-Unis mais pas dans les Universités turques.
Quant aux industriels, des sources locales en Turquie indiquent qu'ils aimeraient bien que, dans les négociations avec l'UE, les autorités civiles se préoccupent davantage des aspects économiques que des questions socioreligieuses, qui sont sources de controverses, ralentissent et parfois empoisonnent les négociations. Les industriels préféreraient que soient évitées les critiques récurrentes des institutions européennes à certaines attitudes d'Ankara, et ils le font savoir, au point d'avoir suscité des réactions irritées du jeune ministre de l'Economie Alí Babacan.
Une réflexion qui viendra. Face à l'ampleur des changements requis par l'adhésion éventuelle, certains milieux turcs comme européens se demandent s'il ne serait pas préférable d'améliorer et de renforcer les liens actuels avec l'UE, en particulier l'Union douanière déjà réalisée et les régimes d'association en général. C'est une réflexion qui paraît aujourd'hui inacceptable, mais qui devrait mûrir progressivement.
Lors de la rencontre entre journalistes européens et turcs organisée en avril dernier par la représentation de la Commission européenne à Ankara, certains journalistes turcs se sont interrogés sur la nature de la négociation en cours. À leur avis, on ne négocie pas vraiment: il s'agit pour la Turquie de s'adapter aux exigences communautaires. Ce n'est pas faux, mais comment pourrait-il en être autrement ? L'acquis communautaire existe, l'UE ne peut pas le réviser à la demande d'un pays candidat. Mais ce dernier pourrait estimer qu'on lui demande trop. Et qu'il est préférable pour lui de s'en tenir à un type de relations moins ambitieux à première vue, mais qui sauvegarderait mieux son âme. Je ne me réfère pas, c'est évident, à cette partie de la Turquie qui comprend Istanbul, lieu magique de confluence des cultures et traditions qui l'ont façonnée au cours des siècles, ni du rivage méditerranéen dans son ensemble, mais de l'immensité du territoire asiatique qui n'est pas et ne sera jamais vraiment européen.
(F.R.)