Les colosses se préparent. Dans le contexte globalement constructif qui entoure la préparation des prochains rendez-vous politiques relatifs à l'énergie (voir cette rubrique d'hier), les manœuvres de plusieurs acteurs européens de premier plan visant à prendre le contrôle de leurs concurrents et l'idée des «champions nationaux» ont quelque peu troublé l'atmosphère et suscité des polémiques trop passionnelles et souvent approximatives. On a dénoncé des infractions aux normes européennes qui, à première vue, n'existent pas et, comme toujours lorsque le nationalisme entre en jeu, les esprits se sont excités au-delà du raisonnable.
Pour contrer a priori l'OPA annoncée par Enel (Italie) sur Suez (France), le gouvernement français a décidé de fusionner Suez avec Gaz de France (qui appartient à l'Etat dans la proportion de 80%), en rendant le premier plus difficile à avaler. Les règles européennes laissent le libre choix en matière de nationalisation et de privatisation, par conséquent, sur le plan juridique, le gouvernement français pouvait, en tant qu'actionnaire, prendre la décision qu'il a prise ; la Commission européenne doit examiner l'opération au titre des règles de concurrence et sous l'angle de la libre circulation des capitaux, pas autrement. Mais les répercussions s'enchaînent. Le principal producteur belge d'électricité (Electrabel) appartient à Suez, si bien qu'un journal de Bruxelles a titré: «Paris nationalise l'électricité belge». Mais si l'OPA d'Enel sur Suez avait réussi, Electrabel serait contrôlé par le premier producteur d'électricité italien. Parallèlement, le principal producteur allemand (E.ON) essaye de prendre le contrôle de l'espagnol Endesa, et les autorités de Madrid s'efforcent de l'empêcher. Les colosses du secteur énergétique se préparent ainsi à la prochaine libéralisation totale du marché européen de l'électricité en essayant de consolider leurs positions.
Prolifération des «poison pills». C'est le mécanisme de l'OPA (offre publique d'acquisition) qui est en général utilisé pour ces opérations. La directive européenne de 2004 en cette matière (adoptée après une tentative avortée en 2001 autour d'un texte plus libéral) n'avait pas tranché l'un des aspects essentiels qui avaient été au centre des longues et âpres discussions préparatoires: le droit pour une entreprise attaquée de prendre des mesures défensives sans passer par une autorisation explicite de l'assemblée des actionnaires. Frits Bolkestein (déjà lui !) avait proposé que cette autorisation préalable soit indispensable ; le Parlement et le Conseil avaient abouti en définitive à un compromis laissant aux Etats membres la liberté de choix, dans leurs lois nationales de transposition. L'échéance pour cette transposition est le 20 mai prochain. Les Etats membres s'orientent de plus en plus vers le renforcement des mesures de défense dont les entreprises disposent (les «poison pills») pour s'opposer à une OPA hostile, parfois en modifiant à la dernière minute les projets de loi en discussion (Luxembourg, France). Je simplifie au maximum, mais la tendance est claire: compte tenu de l'éparpillement des actionnaires et du poids qu'ont pris les Fonds de pension (souvent américains) dans la propriété des actions, les autorités de plusieurs Etats membres estiment de plus en plus nécessaire que les entreprises nationales soient en mesure de se défendre contre les OPA hostiles (voir cette rubrique dans les bulletins N° 9127, 9128 et 9129). Ce qui est vrai en général l'est plus encore dans un secteur stratégique comme la production et la distribution de l'électricité dont dépend la force industrielle d'un pays et qui représente un aspect essentiel du «service universel» aux citoyens.
Dérapages verbaux. Ceci explique certains dérapages verbaux actuels, assortis de menaces et revendications, mais ne signifie pas qu'ils soient justifiés. Les Etats membres qui ont réagi avec le plus de vivacité aux OPA hostiles actuelles ou qui ont davantage protesté contre les mesures de défense d'autrui, ont été souvent, par le passé, particulièrement actifs dans le sens qu'aujourd'hui ils déplorent. Et chaque médaille a son revers. La nouvelle entité résultant de la fusion Gaz de France-Suez ne sera plus contrôlée par l'Etat qu'à 35% environ et pourrait donc être considérée comme une privatisation partielle de Gaz de France davantage qu'une nationalisation française du belge Electrabel! Selon Etienne Davignon, interviewé par « Le Soir », Electrabel sortira renforcé de l'opération parce que le groupe dont il fait partie sera actif à la fois dans le gaz et dans la production d'électricité, stratégie efficace, si bien qu'à son avis, le rapprochement entre Gaz de France et Suez était à envisager même en l'absence de l'OPA d'Enel ! Pour Mario Monti (éditorial du « Corriere della Sera » du 28 février), l'essentiel pour cet aspect « interne » de la question énergétique est le bon fonctionnement du marché européen, avec une vraie concurrence. Ce sera mon sujet de demain.
(F.R.)