Parmi les évolutions indiquant que l'UE n'est pas aussi paralysée qu'on le prétend, figurent en bonne place les initiatives concernant la politique industrielle européenne. Il est peut-être malaisé, pour qui ne suit pas depuis longtemps l'activité communautaire, de comprendre pourquoi la récente communication de la Commission à ce sujet est importante. En fait, ce document représente l'aboutissement d'un débat de plusieurs décennies. Au départ, les mots même de « politique industrielle » étaient interdits au niveau européen car ils évoquaient, surtout aux oreilles allemandes, les « plans quinquennaux » de l'URSS, la fixation d'objectifs de production par l'Etat, le dirigisme à la place de la liberté d'entreprendre. Toute terminologie susceptible d'entretenir des équivoques avait été bannie. Les responsables européens avaient beau expliquer qu'ils ne voulaient rien diriger du tout, mais faciliter la création de conditions, juridiques et autres, favorables aux entreprises: les réserves et réticences subsistaient. Les restructurations réussies de secteurs en difficulté comme la sidérurgie et la construction navale n'avaient pas suffi pour surmonter les méfiances.
Ce qui est acquis. Il avait fallu attendre Gerhard Schröder pour que l'Allemagne change de cap et devienne le premier défenseur au niveau européen de l'industrie manufacturière et qu'aussi bien la Commission que le Conseil Economie/Finances reconnaissent que la production de biens matériels représente la base sur laquelle l'Europe fonde sa prospérité et son poids dans le monde. Deux documents de la Commission, de 2002 et 2004, avaient analysé les dangers de la « désindustrialisation » et le phénomène des délocalisations, et les conclusions avaient été raisonnablement rassurantes. Je ne vais pas résumer ni commenter encore une fois ces textes ; si quelqu'un s'y intéresse, il est aisé de relire, sur notre disquette électronique, cette rubrique dans les bulletins N° 8395 (février 2003) et N° 8695 (avril 2004), pour n'en citer que deux. C'était l'époque où certains économistes, en se fondant sur la lecture superficielle des statistiques sur la diminution de l'industrie manufacturière et de l'activité agricole dans le PIB et dans l'emploi, dessinaient pour l'Europe une « économie avancée » débarrassée (ou presque) de l'agriculture et de la fabrication de biens qui peuvent être produits ailleurs. Le raisonnement à la mode était: pourquoi s'acharner à produire ce que d'autres offrent à un coût moindre ? Ce raisonnement inepte doit avoir un certain attrait, vu l'appui dont il avait bénéficié (et dont il bénéficie partiellement encore, du moins pour le volet agricole). Les institutions européennes l'avaient balayé par des affirmations qui font désormais partie de l'acquis intellectuel communautaire: « économie européenne continue à dépendre du dynamisme de son industrie » ; la production de biens pour les citoyens « joue un rôle irremplaçable pour la prospérité de l'Europe ». En même temps, la preuve était apportée que le développement des services est lié à l'existence d'un tissu industriel solide, car ce sont en bonne partie des services aux entreprises. L'image d'une économie européenne fondée sur les services, sur l'activité financière et sur les productions immatérielles a été démolie et la fabrication des biens a retrouvé la place qui est la sienne (même Tony Blair s'était dit d'accord).
Atmosphère. Le changement d'atmosphère s'est répercuté rapidement sur l'activité de la Commission. On se rappellera la bataille allemande en faveur de la création d'un vice-président responsable de l'ensemble des secteurs ayant un lien direct avec l'activité industrielle. Cette réforme institutionnelle n'a pas abouti telle quelle, car les autres Commissaires ne pouvaient pas accepter une sorte de subordination, mais l'idée de base subsiste grâce à la création du « groupe compétitivité » qui réunit sous la présidence de Günter Verheugen (industrie/entreprises) les Commissaires responsables de l'emploi, de la recherche, de la concurrence, du marché intérieur et de l'environnement. Il en est résulté un regard plus attentif aux exigences de l'activité industrielle, tout en tenant dûment compte des aspects sociaux et environnementaux et des exigences de la concurrence. Certes, des nuances, et parfois plus que des nuances, séparent souvent les Commissaires de ce groupe parce que les exigences ne coïncident pas toujours ; dans le couple compétitivité/environnement les rapports sont parfois tendus. Mais l'effort de synthèse existe, le titre lui-même du nouveau document l'indique: « Un cadre politique pour renforcer l'industrie manufacturière de l'UE - vers une approche plus intégrée de la politique industrielle » Parallèlement à ce nouvel élan et à la vision élargie des travaux de la Commission, le débat avait été relancé au sein de la société civile, avec des contributions de premier plan, par exemple le colloque « Pour un dialogue industriel européen » organisé par l'association « Confrontations Europe ».
J'essayerai de faire le point demain sur le document de la Commission et sur le bouillonnement d'idées, d'initiatives et de prises de position qui l'ont entouré, car le sujet est vital pour l'Europe. (F.R.)