Le chancelier Schröder défend le modèle social européen. La Grande-Bretagne et la France ont exprimé de façon par moments ambiguë mais dans l'ensemble assez claire leurs conceptions de l'avenir de l'Europe, qui mettent en évidence les divergences auxquelles devra faire face la réflexion communautaire à ce sujet (voir cette rubrique dans nos bulletins précédents). Mais d'autres prises de position sont à souligner.
Le chancelier Schröder n'a pas apprécié d'avoir été en pratique inclus par Tony Blair dans le groupe des responsables de l'immobilisme de l'Europe, accrochés aux politiques communes « vieux style » et défenseurs d'un modèle social coûteux et inefficace. Il a revendiqué pour son pays le mérite d'être à l'avant-garde en Europe en matière de recherche et d'innovation, en faisant valoir que l'Allemagne consacre déjà 2,5% de son produit national à ces domaines (face à 1,8% en Grande-Bretagne) et en défendant une fois de plus avec vigueur le rôle essentiel de la production industrielle dans l'économie européenne (la fabrication des biens demeure la base essentielle de la prospérité de l'Europe alors qu'une économie fondée sur l'activité financière n'offre pas de garanties de sécurité et de durabilité). Comment oublier que l'Allemagne est à nouveau le premier exportateur mondial, et qu'elle a réalisé avec courage et détermination une partie non négligeable des réformes économiques et sociales recommandées par la « stratégie de Lisbonne » ? A propos du modèle social européen, M. Schröder a écrit dans une prise de position publiée en juillet dans différents journaux des pays de l'Union: « Au niveau européen, il faut maintenir le modèle social développé de manière spécifique sur notre continent, qui a ses racines dans les valeurs des lumières et de la révolution française et qui a prouvé, pendant six décennies après la fin de la dernière guerre mondiale, qu'il est un modèle gagnant. (…) Certains voudraient détruire ce modèle. J'estime qu'ils se trompent et qu'ils vont contre les souhaits et les droits des générations futures ». Le Chancelier a par ailleurs affirmé que le blocage de la Constitution entrave les efforts de l'Europe pour devenir plus compétitive et pour rendre efficacité et élan au modèle européen de société.
L'Europe centrale et orientale veut du concret. De leur côté, les Etats membres d'Europe centrale et orientale avaient réservé dans l'ensemble un accueil favorable au discours de Tony Blair devant le Parlement européen, en partageant ses appels à la modernisation des politiques européennes. Mais, à côté de cet appui générique, ils n'ont pas hésité à rappeler leurs exigences fondamentales, que le président polonais Alexandre Kwasniewski avait ainsi résumées: « La Pologne et les autres nouveaux Etats membres ont besoin de construire des autoroutes, protéger l'environnement, moderniser l'agriculture ». Ce qui ne correspond évidemment pas aux orientations de Londres et des autres capitales qui souhaitent réduire radicalement les financements européens consacrés à la politique agricole et aux Fonds structurels. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle les nouveaux Etats membres, de commun accord, s'étaient déclarés disposés à accepter même une certaine réduction des financements en leur faveur, si les «perspectives financières» 2007-2013 avaient été approuvées dans leur ensemble avant la fin juillet, selon les lignes du dernier compromis Juncker. Ces pays, ayant commencé à constater concrètement les effets positifs des premiers financements de la PAC et des Fonds structurels, et ayant évalué les perspectives ouvertes par les réseaux transeuropéens destinés à relier leurs territoires à l'ensemble du territoire communautaire, se rendent compte que la structure actuelle du budget communautaire n'est pas aussi absurde que le prétendent certains réformateurs et à quel point elle leur est nécessaire. D'ailleurs, quelques parlementaires originaires de ces pays l'avaient rappelé déjà lors du débat qui avait suivi le discours de Tony Blair. Le Lituanien Vitautas Landsbergis avait observé que le Premier ministre britannique n'avait rien dit sur la manière de régler la question budgétaire, en soulignant que « les nouveaux Etats membres attendent que soient respectées les promesses financières qui leur ont été faites pour 2007 » (et qui pour la première année sont dès maintenant sérieusement compromises, du moins en partie). Et le président polonais déjà cité a exprimé récemment sa déception pour le silence qui se prolonge autour de la réflexion annoncée (voir notre bulletin n.9019).
Un enthousiaste. Il faut aussi souligner que Tony Blair a également, parmi ses collègues Premiers ministres, quelques partisans chaleureux, le plus enthousiaste étant Silvio Berlusconi qui s'était dit d'accord avec lui à propos de tout, y compris l'accusation à l'Europe de nuire aux pays en développement par ses subventions à l'agriculture, en citant explicitement le sucre. Après quoi, le gouvernement de Rome a logiquement continué à défendre sur le plan communautaire les produits agricoles italiens, y compris la culture des betteraves. Ce qui justifie le soupçon de superficialité et de démagogie que laissent certaines déclarations de M. Berlusconi.
(F.R.)