Du jamais vu. Maintenant que le moment du choix arrive, personne ne pourrait prétendre que le citoyen français n'a pas été informé de l'enjeu de la Constitution européenne. Je ne me réfère pas à la distribution du texte intégral en plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, qui était peut-être la «mauvaise bonne idée» de la campagne, mais de l'ampleur du débat et de la possibilité de s'exprimer offerte à tous. L'aspect positif du référendum est là: aucun pays n'a jamais connu un débat aussi approfondi, acharné, passionnel même, autour de l'Europe, de son intégration et de son fonctionnement. Certes, dans un débat de ce genre, les scories ont été nombreuses: contrevérités, textes tronqués, amalgames. Mais, dans chaque cas, la possibilité de répliquer a été offerte, et personne, ni d'un côté ni de l'autre, pourrait affirmer que sa voix a été étouffée. Si les Français choisissent le «oui», c'est qu'ils souhaitent vraiment que la grande aventure européenne se poursuive ; s'ils choisissent le «non», c'est qu'ils n'y croient plus. Le petit jeu consistant à trouver ici ou là dans le texte la petite phrase ou le concept qu'on n'aime pas ou que l'on aurait souhaité énoncer différemment ne devrait tromper personne. Cette Constitution est une espèce de miracle: élaborée ensemble par les représentants de 25 pays différents, ayant chacun son histoire, sa mentalité et ses traditions ; acceptée à l'unanimité par tous les gouvernements, de gauche, de droite ou du centre ; ratifiée jusqu'à présent par les parlements qui se sont déjà prononcés, et approuvée par les peuples qui se sont exprimés: c'est du jamais vu.
Ce qui était désagréable. Il est évident que pour rallier un tel consensus, le texte respecte les identités nationales et laisse chaque pays libre de ses «choix de société» : système social, éducation, santé, avortement, divorce… Pourquoi l'Europe devrait-elle imposer l'uniformité? Que chaque peuple choisisse selon ses traditions et ses croyances. Et pourtant, l'absence de dispositions communes en ces matières a été parfois utilisée abusivement pour affirmer que la Constitution interdit, par exemple, le divorce, alors que celui-ci existe dans 24 pays sur 25! Ces pays auraient-ils attribué à quelqu'un (à qui, au juste?) la faculté de l'interdire ? C'était pourtant sur des affirmations de ce genre que se fondait d'abord la campagne pour le «non», que ce soit à propos du projet de directive Bolkestein (que l'on affirmait fille de la Constitution, alors qu'elle avait été proposée lorsque cette dernière n'existait pas) ou des services d'intérêt général (que la Constitution reconnaît et protège). Mais les partisans du «oui» ont eu la possibilité de réagir aux mensonges, tout comme leurs adversaires ne se sont pas privés de répliquer aux affirmations qu'ils estimaient fausses. Ce que j'ai trouvé désagréable dans la campagne pour le «non», c'est l'impression qu'elle m'a souvent laissée de cacher ou sous-entendre des rancunes, des frustrations, des revanches à prendre, des ambitions personnelles. Quelle différence, pour moi, entre ceux qui voudraient bloquer l'aventure européenne pour des raisons d'orgueil blessé ou par fanatisme, et le discours de Jacques Delors devant le Mouvement européen: « Je suis fier de cette Europe qui ne correspond pas à mon idéal…», fier de la paix qu'elle nous apporte depuis un demi-siècle et des perspectives et des espérances qu'elle offre pour demain. En revanche, certains textes d'universitaires étaient affligeants par leur étroitesse d'esprit, leur manière de rejeter le plus grand dessein de l'histoire de notre continent pour défendre un point de doctrine sur lequel tous leurs soucis se concentrent de façon maniaque. .. Et que dire de Max Gallo ? On m'assure qu'il a écrit de bonnes choses en tant qu'historien ; je l'en félicite, mais sur l'Europe, il n'a rien compris et il n'a écrit que des âneries.
Je m'arrête, car ce dernier commentaire avant le vote ne se veut pas polémique. Chacun a eu la possibilité de s'exprimer ; on n'avait jamais vu autant de pages de journaux et d'espace audiovisuel consacrés à l'Europe. J'ai regretté parfois le manque de punch des partisans du «oui», mais j'ai aussi lu ou entendu tout ce que j'aurai pu souhaiter: les démonstrations lumineuses de Valéry Giscard d'Estaing, l'émotion européenne transmise par Olivier Duhamel, certaines piqûres ravageuses d'Alain Lamassoure… Et les interventions «extérieures» de Jean-Claude Juncker (surtout pour démolir l'hypothèse d'une renégociation), de Joschka Fischer, si convaincant à propos de la nécessité de sauvegarder le couple franco-allemand, de Daniel Cohn Bendit, impassible face aux nouveaux contestataires, l'appel de Bronislaw Geremek à retrouver « les raisons de rester ensemble au-delà des chiffres et statistiques »… Tous les Français ont pu lire autant que moi les textes évoqués, et bien d'autres. S'ils rejettent la Constitution, c'est leur volonté, en connaissance de cause, et on s'inclinera. Dans ce cas, la semaine prochaine, je serai là non pas pour de vaines analyses des raisons d'un choix, mais pour commencer à en évaluer les conséquences. (F.R.)