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Bulletin Quotidien Europe N° 8919
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Pour une vision globale des problèmes de la Croatie

Qui a décidé de reporter les négociations d'adhésion ? Je ne considère pas comme satisfaisante la manière dont le Conseil de l'Union a traité le dossier de la Croatie. J'ai déjà eu l'occasion de l'indiquer, mais j'estime utile d'apporter quelques explications supplémentaires. Je ne critique évidemment pas l'exigence de juger ceux qui, dans l'ancienne Yougoslavie comme ailleurs, se sont rendus coupables de crimes de guerre, mais j'estime désagréable que cette volonté de justice et de punition soit devenue le critère non seulement prioritaire mais déterminant pour l'ouverture des négociations. En pratique, le Conseil de l'UE a laissé la décision à la présidente du Tribunal international de La Haye (TPI). Attention, je ne critique aucunement l'attitude de Carla del Ponte: si elle estime que les autorités croates n'ont pas fait tous les efforts possibles pour livrer à son Tribunal le général Ante Gotovina, c'était son devoir de l'écrire. Mais le Conseil n'aurait pas dû renoncer à sa faculté d'évaluation politique. En fait, les ministres n'étaient pas unanimes: plusieurs étaient favorables à l'ouverture des négociations, et le président du Conseil Jean Asselborn a précisé qu' «en l'absence d'un commun accord, l'ouverture des négociations est reportée» (conclusion inévitable car l'unanimité était nécessaire). Mais l'interprétation des médias, et donc la perception de l'opinion publique, a été différente ; on peut la résumer par le titre d'un grand journal: «L'Europe repousse la Croatie»,

Regarder en avant. Les guerres des années 80 et 90 dans l'ex-Yougoslavie ont donné lieu, de tous les côtés, à des atrocités. Il en avait été de même auparavant entre les peuples qui ont ensuite créé la première Communauté européenne, et qui, sans oublier le passé, ont préféré regarder en avant, en considérant que la réconciliation, la liberté, la démocratie, étaient tout aussi importantes que la punition des crimes. Aujourd'hui également, la vision d'ensemble devrait prévaloir. Certes, les autorités élues des nouvelles Républiques issues de l'ancienne Yougoslavie doivent collaborer à la recherche et à la poursuite des criminels de guerre. Il est sûr que Ante Golovina jouit dans son pays de quelques protections, car certaines couches de la population le considèrent comme un héros (en 1995, il avait libéré une partie du territoire national occupée par les Serbes). Les autorités pourraient-elles faire davantage pour l'arrêter? C'est possible. Mais l'évaluation globale devrait prendre en considération aussi d'autres facteurs. Est-il vrai que la Croatie a récemment adopté une loi protégeant les minorités? Qu'elle a consolidé la liberté de la presse? Même en matière de transferts d'inculpés de crimes de guerre et des informations fournies à leur égard, les autorités affirment avoir répondu positivement à 625 demandes du TPI sur les 626 reçues. Il ne manque que l'arrestation du général. Le chef de la délégation européenne à Zagreb a déclaré qu'il n'y a pas de «véritable déficit démocratique en Croatie ». Ce sont des choses qui comptent, surtout si l'on songe aux répercussions qu'un refus persistant de l'UE à ouvrir les négociations, ou un retard prolongé, pourraient avoir en Croatie même.

Répercussions à craindre. Quelles répercussions? Le scepticisme croissant à l'égard de la construction européenne. L'impression dans la population que leur pays est rejeté, alors qu'il a tourné la page de la guerre et qu'il commence à retrouver sa place dans le concert des nations pacifiques et démocratiques. Le risque d'une renaissance du nationalisme, au moment où la Croatie est orientée dans le sens de la réconciliation avec les pays voisins et prône le retour des réfugiés serbes. Cette nouvelle réalité est liée aux perspectives d'adhésion à l'UE et pourrait être compromise si cet objectif s'éloigne. S'y ajoute le danger d'une crise économique, que certaines sources contestent mais que d'autres affirment. La dette extérieure est très élevée et le tourisme (qui serait largement facilité par l'entrée dans l'UE, et déjà encouragé par la simple ouverture des négociations) représente une ressource indispensable. Le Conseil de l'UE doit tenir compte de tous les éléments. D'ailleurs, les chefs de gouvernement ont en pratique récupéré la faculté d'appréciation politique en décidant, le 16 mars, de créer une «task force» à haut niveau, chargée de faire rapport «sur les progrès accomplis par la Croatie pour remplir les conditions d'ouverture des négociations d'adhésion». Elle consultera aussi bien le TPI que les autorités croates.

Les considérations qui précèdent sont valables aussi pour la Serbie, avec qui, à mon avis, l'Europe a une dette. Je continue à estimer que la manière dont en son temps les forces de l'OTAN ont bombardé la Serbie et détruit les ponts sur le Danube en semant la désolation aussi dans les pays voisins, dépassait ce qui était nécessaire pour stopper les agressions de Belgrade. J'ai l'impression que ni la Serbie ni la Croatie ne peuvent être considérées maintenant comme les « maillons faibles » de la normalisation dans cette région, ni du point de vue de la réconciliation ni de la démocratisation ni du rétablissement économique.

(F.R.)

 

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