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Bulletin Quotidien Europe N° 8905
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Compromis acceptables et dérives inacceptables, selon Jacques Delors

Solidarité, concept incontournable. Jacques Delors n'approuve pas les «aigris de l'Europe» qui, par exemple, s'opposent à la Constitution parce qu'elle ne correspond pas entièrement à leurs attentes (voir cette rubrique d'hier), mais ceci ne signifie aucunement qu'il soit disposé à accepter n'importe quoi! Il y a les compromis qu'on accepte afin d'éviter les blocages, mais il y a aussi l'inacceptable qui, s'il était admis, défigurerait l'Europe. L'exemple sur lequel il a insisté dans ses journées bruxelloises de la semaine dernière est la cohésion économique et sociale. Ce concept, introduit parmi les objectifs de l'Europe par un vote du Sommet («au grand scandale des juristes»), implique en premier lieu la solidarité. Or, la solidarité représente l'un des principes de base sans lesquels l'Union ne serait pas ce qu'elle est. Sur ce point, l'ancien président de la Commission est très ferme: la solidarité ne se résume pas en un transfert de ressources des pays les plus riches vers les pays moins favorisés ; l'UE n'est pas une banque. Jacques Delors avait écrit dans ses Mémoires que «les politiques structurelles représentent la contrepartie indispensable du grand marché, la cohésion économique et sociale est l'un des piliers de la construction européenne». Il n'a pas changé d'avis.

Les politiques structurelles sont incontournables, en particulier pour faire comprendre au niveau régional et local l'importance et la signification de l'Europe pour chaque citoyen. C'est sur le terrain, en voyant tel ou tel projet se réaliser sous leurs yeux avec le soutien des fonds communautaires, que les citoyens voient l'Europe en action. Et de ce point de vue, les «perspectives financières» pluriannuelles prennent toute leur signification. Ce n'est pas seulement une question d'argent mais d'image, de compréhension. L'Europe doit être visible. Elle pénètre de plus en plus dans la vie de tous, mais faute d'explications, faute de transparence, «elle inquiète plus qu'elle ne rassure, elle ennuie plus qu'elle ne passionne.» À propos des nouvelles perspectives financières 2007-2013, les chefs de gouvernement doivent retrouver le courage et l'envergure de leurs prédécesseurs qui avaient su, en véritables hommes d'Etat, approuver les «paquets» budgétaires précédents, en prenant des risques jusqu'à défier parfois leurs opinions publiques.

Responsabilités institutionnelles Le deuxième élément sur lequel Jacques Delors insiste sans se lasser est celui de la «méthode communautaire». Si le triangle institutionnel Parlement- Conseil- Commission assume ses missions, l'Europe peut avancer, gagner en lisibilité, trouver les voies de la responsabilité démocratique et se faire comprendre par les citoyens. Si le triangle s'enlise, si la Commission n'est pas reconnue dans la plénitude de ses droits et de ses devoirs, si le Conseil « Affaires générales » ne retrouve pas son rôle d'arbitrage et de synthèse, si les Sommets ne sont pas convenablement préparés en soumettant aux chefs de gouvernement un nombre limité de points présentés dans des documents de deux pages (à la place des centaines de pages que, de toute manière, ils ne lisent pas), alors le Conseil européen s'éloigne de sa mission de définir les grandes orientations de l'Europe et il tend à s'occuper de tout. Quant au Parlement européen, il doit veiller au maintien de son état d'esprit positif à l'égard de la construction européenne: quand un groupe politique est d'accord à 80% sur une orientation de la Commission ou sur un projet de résolution, il ne doit pas voter contre à cause des 20% sur lequel des divergences subsistent.

Les Etats membres, de leur côté, doivent comprendre qu'il ne sert à rien de reprocher à l'Europe de ne pas faire ce qu'ils doivent faire eux-mêmes. Ce n'est pas la mythique «Europe sociale» qui pourra redresser le déficit de la sécurité sociale de l'un, ou résoudre le problème des pensions de l'autre. Quelques Etats membres, comme la Suède et le Danemark et en partie le Royaume-Uni, ont fait ce qu'ils devaient faire, tout en sauvegardant leur inspiration sociale-démocrate ; ils ont prouvé que c'est possible. Certains partis politiques nationaux qui s'agitent beaucoup ne peuvent pas prétendre imposer leur politique à l'Europe alors qu'ils ne parviennent pas à la faire accepter chez eux.

Quelques phrases. Quoi encore? Voici quelques phrases cueillies au vol: a) Jacques Delors ne croit pas que l'Allemagne soit sur la voie du déclin ; les réformes entamées et les résultats à l'exportation indiquent le contraire ; b) l'Union économique et monétaire ne conduit pas automatiquement à l'Union politique. Ce sont deux processus séparés ; c) Jacques Delors considère comme un échec les suites données par les Sommets à son célèbre Livre blanc de 1993, bien que son importance ait été largement reconnue et qu'il soit encore aujourd'hui cité comme un document-phare pour le développement de certains aspects de l'Union (il lançait déjà les réseaux transeuropéens en proposant de les financer en partie par des emprunts européens). « Les chefs de gouvernement n'en voulaient pas vraiment, on a perdu sept ans», dit-il aujourd'hui. (F.R.)

 

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