La "conclusion qui s'impose" selon VGE. Le débat sur les relations entre l'UE et la Turquie évolue, et il n'évolue pas dans le sens d'une décision immédiate d'ouverture des négociations. Ou du moins, pas de négociations ayant l'adhésion comme objectif unique. Si négociation il y a, elle devrait avoir comme but de définir en commun la meilleure formule pour réglementer les relations réciproques; et cette formule pourrait ne pas être l'adhésion. Certaines forces politiques et certaines personnalités vont plus loin, en indiquant dès maintenant la formule à envisager. C'est le cas de Valéry Giscard d'Estaing qui dans un texte publié à la fin de la semaine dernière dans une quinzaine de journaux européens de pays différents (dont un quotidien turc de premier plan), après une analyse des différents aspects de ce problème complexe a abouti à ce qu'il considère comme "la conclusion qui s'impose", c'est-à-dire que le 17 décembre "le Conseil européen devrait décider d'ouvrir des négociations visant à établir une zone commune de prospérité économique et à mettre en place des structures permanentes de coopération politique, constitutives d'un partenariat privilégié entre la Turquie et l'Union européenne". L'adhésion n'étant pas, à son avis, possible, l'UE "doit se montrer capable de faire sans tarder à la Turquie une proposition élaborée, honorable et précise".
Les raisons du non. Plusieurs personnalités estiment qu'il suffirait d'indiquer, tout en ouvrant les négociations, que des formules autres que l'adhésion sont prises en considération, l'essentiel étant à leurs yeux de sortir de l'alternative "oui" ou "non" (voir dans notre bulletin du 26 novembre, p.6, les déclarations de Angela Merkel, leader des chrétiens-démocrates allemands). Il est vrai que Ralf Dahrendorf a affirmé qu'il faut négocier "l'entrée intégrale d'Ankara dans l'Union, un point et c'est tout, sans ambiguïté" ; mais c'est avec beaucoup de précautions qu'il faut prendre son avis car depuis longtemps cet ancien Commissaire européen s'oppose à tout progrès de l'intégration européenne, à commencer par la monnaie unique dont il a été un adversaire acharné ; sa place est parmi les eurosceptiques, un point, c'est tout (pour utiliser son langage catégorique). En sens opposé, d'autres personnalités s'expriment contre l'ouverture elle-même des négociations, quelles que soient les précautions oratoires, car ils estiment que, si ces négociations commencent, tout est joué, l'issue positive étant alors automatique. C'est l'opinion de Robert Badinter.
L'impression est que, plus le Sommet du 17 décembre approche, plus les réticences à l'adhésion turque deviennent vives et nombreuses. Leur raison principale réside dans la conviction que l'UE, avec la Turquie, ne pourrait plus avoir d'objectifs ambitieux. Pour Valéry Giscard d'Estaing, ce n'est pas un risque mais une certitude: "L'adhésion de la Turquie, quelle qu'en soit la date, changerait la nature du projet européen. Tout d'abord, cette adhésion ne pourrait pas rester isolée. Déjà la file d'attente se met en place (…) D'où un processus d'élargissement permanent, déstabilisant le fonctionnement du système et lui faisant perdre sa rationalité originelle." L'UE serait alors "condamnée à glisser vers une organisation régionale des Nations unies, structure de rencontre, de dialogue et de quelques coopérations spécialisées. Dans ce cas, il ne peut exister ni identité ni volonté commune, ni rôle à jouer. Le monde évoluerait sans l'Europe."
Un "colloque" instructif. VGE renforce ses conclusions par une analyse des effets institutionnels de l'adhésion turque sur le fonctionnement du Conseil et du Parlement européen, chiffres à l'appui. Mais je n'ai pas l'intention de résumer son texte, qui est accessible dans la plupart des langues européennes. Je voudrais plutôt rendre compte d'autres évolutions auxquelles l'accès est moins aisé, en particulier le colloque organisé jeudi dernier par l'IERI (Institut européen des relations internationales) dans lequel se sont exprimés des parlementaires européens de premier plan et d'autres personnalités, et qui a donné lieu aussi à quelques interventions du public. Quatre éléments au moins méritent qu'on y revienne:
Elmar Brok, président de la commission des Affaires étrangères du Parlement européen (il dirige dans ces fonctions les travaux préparatoires à la prise de position du PE, à qui reviendra en définitive le dernier mot), a fourni quelques indications de première main sur les travaux parlementaires en cours ;
Jacques Toubon et Jean-Louis Bourlanges ont exigé avec vigueur de tenir compte de la volonté des citoyens, si l'on veut éviter que l'opinion publique se détache de plus en plus de l'Europe ;
Michel Rocard a pris le contre-pied, en expliquant pourquoi il appuie l'adhésion de la Turquie ;
certaines interventions du public ont apporté une raison de plus de se préoccuper sérieusement de l'évolution du dossier, qui pour l'Europe risque de devenir explosif.
Lecteur patient, tout ceci sera pour demain. (F.R.)