Les commentaires que j'ai consacrés tout au long de la semaine dernière à l'état actuel et à la relance de la stratégie de Lisbonne appellent, me semble-t-il, une ébauche de synthèse, afin notamment d'éviter que tel ou tel aspect soit isolé en faussant la vue d'ensemble. Voici donc quelques conclusions provisoires sur l'état de santé des ambitions de Lisbonne, en attendant la phase décisive de la préparation à l'examen de mi-parcours qui définira la révision et la relance de la stratégie.
1. Pas de stagnation globale. Le jugement négatif du rapport Kok sur la mise en oeuvre de la stratégie de Lisbonne ne doit pas laisser l'impression d'une phase globalement négative de la construction européenne. Je sais que certains observateurs, et même des protagonistes, de l'histoire de l'Europe estiment que nous vivons une période de stagnation; ce n'est pas mon avis. Les années pendant lesquelles la stratégie de Lisbonne, lancée en l'an 2000, a en partie piétiné, sont quand même celles où l'Europe a accompli ou lancé des réalisations telles que: la monnaie unique, la nouvelle méthode de négociations des Traités (je parle de la Convention qui a généré le Traité constitutionnel), la réunification du continent, la relance (ou nouvelle naissance) de la politique commune de sécurité et de défense, les bases de l'espace commun de liberté, sécurité et justice (avec son "Programme de La Haye", qui mérite mieux que l'attention distraite qui l'a accueilli).
2. La stratégie de Lisbonne a progressé. Même dans les domaines directement liés à Lisbonne, les réalisations marquantes n'ont pas manqué: réforme des instruments et mécanismes de la politique de concurrence, clarification des enjeux et adoption de principes pour les services d'intérêt général, définition des réseaux européens avec mise en place d'instruments financiers européens, réforme et modernisation (en cours) du droit des sociétés, définition du brevet européen (bloqué par des divergences linguistiques), ouverture des marchés des télécoms et (partiellement) de l'énergie et des transports ferroviaires, etc.
3. Compromis, divergences et combativité. Le rapport Kok représente un compromis entre tendances et orientations différentes et parfois contradictoires. Je me suis toujours référé au résultat final et aux déclarations de Wim Kok, qui était le président d'un groupe de 13 personnalités issues du monde des affaires, des syndicats de travailleurs et d'instances environnementales. Or, certaines sources font état de batailles assez âpres, notamment sur l'équilibre entre les aspects économiques, sociaux et environnementaux de la stratégie. Les employeurs mettaient l'accent sur la compétitivité, les libéralisations (des services en particulier) et la souplesse du marché du travail, alors que les syndicalistes défendaient pas à pas le respect des acquis sociaux et des services d'intérêt général. Au-delà des compromis retenus, les divergences ressortiront inévitablement, non seulement entre les partenaires sociaux mais aussi entre les forces politiques (les socialistes ont nommé le nouveau président de leur Lisbon Network, Robert Goebbels, qui a déjà montré sa combativité dans la prise de position qu'il a rédigée avec Poul Nyrup Rasmussen et Harlem Désir au nom du groupe socialiste du PE: voir notre bulletin du 3 novembre p.10).
4. Recommandations et initiatives. Il m'était évidemment impossible de résumer, dans mes commentaires, la totalité des recommandations du rapport Kok. En plus de celles signalées la semaine dernière (en partie non retenues par les chefs de gouvernement), je peux citer la réduction des aides d'Etat (elles ne devraient plus dépasser 1% du PIB), une "immigration sélective" tenant compte des besoins réels de l'Europe, le respect des échéances prévues pour la libéralisation des marchés de l'énergie, l'harmonisation de l'assiette (base imposable) de l'impôt sur les sociétés actives dans plusieurs Etats membres, etc.
Parmi d'autres contributions au débat, je souligne que le chancelier Schröder a inclus parmi ses priorités l'idée d'une supervision européenne des activités financières, idée qu'on ne devrait pas laisser tomber. A souligner aussi la décision du Parlement européen d'organiser, en préparation au Sommet du printemps, des Assises réunissant, avec le PE, les représentants de la société civile ainsi que (excellente idée) des membres des Parlements nationaux.
5. Une présidence bienvenue. J'ajoute, parmi les éléments positifs, que le Sommet du printemps sera présidé par Jean-Claude Juncker (qui parallèlement, en tant que président stable du Groupe de l'Euro, va préparer les nouvelles modalités d'application du Pacte de stabilité). Le Premier ministre du Luxembourg est à la fois: a) le chef de gouvernement qui connaît le mieux les affaires européennes et leurs méandres pas toujours clairs; b) le premier qui avait dénoncé les dangers de la rhétorique galopante et les effets d'annonce inefficaces qui menaçaient la stratégie de Lisbonne; c) le défenseur le plus lucide de l'équilibre indispensable entre le volet économique et le volet social de la politique de l'UE. Le président idéal, quoi. (F.R.)