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Bulletin Quotidien Europe N° 8811
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

La Commission Barroso doit comprendre que l'agriculture n'est pas une question purement budgétaire

L'affaire Rocco Buttiglione a pris des proportions telles qu'elle risque d'obscurcir d'autres aspects des auditions des futurs Commissaires européens. Le cardinal qui préside au Vatican le "Conseil pour la justice et la paix" de l'Eglise catholique a parlé de "lobbies riches et puissants, culturels, économiques et politiques" mus par des préjudices contre tout ce qui est chrétien. Les réactions à cette affirmation ont pris souvent un ton tout autant apocalyptique. Je préfère dans de tels cas m'en tenir à l'adage selon lequel ce qui est excessif ne compte pas; d'ailleurs, la recherche de compromis est en cours. Mais il serait dommage que ces excès laissent dans l'ombre d'autres questions soulevées par les auditions et qui méritent qu'on en parle.

Sans nuances. La première de ces questions concerne la politique agricole commune et son financement. L'impression laissée par l'audition de la future Commissaire au budget, Dalia Grybauskaite, a été plus que positive; sa performance a été très appréciée par les parlementaires (voir notre bulletin du 30 septembre, p.6). Parmi plusieurs affirmations fermes et courageuses, Mme Grybauskaite n'a certes pas choisi les nuances pour s'exprimer sur la politique agricole commune (PAC): elle l'a qualifiée de désuète et démodée, et a dit que c'est "une honte" pour l'Europe de la poursuivre. À son avis, les réformes de 2003 ne sont pas suffisamment radicales ni rapides, et c'est honteux de consacrer à la PAC la moitié du budget communautaire. A ma connaissance, la susceptibilité d'aucun parlementaire n'a été froissée par de tels propos; mais on ne doit pas oublier que Mme Grybauskaite s'exprimait devant la commission des budgets du PE, dont la tâche est bien délimitée. La Commissaire à l'agriculture Marianne Fischer Boel aurait pu rétablir un certain équilibre, mais elle ne l'a pas fait (et a été d'ailleurs assez vertement critiquée par la commission parlementaire compétente).

Slogans démagogiques. Je tâcherai alors de dire ce que les parlementaires ont négligé. J'estime que la PAC vient de vivre une période faste. Les déviations et les excès du passé ont été pour l'essentiel corrigés par les réformes; il n'y a plus aucun rapport entre la PAC d'aujourd'hui et celle des origines, dont le but essentiel avait été de mettre l'Europe en mesure d'alimenter sa population. Aujourd'hui, les intérêts des consommateurs et des contribuables sont bien mieux protégés qu'hier et, surtout, les responsables politiques et aussi, en partie, l'opinion publique semblent avoir pris conscience du rôle véritable de l'agriculture. Franz Fischler vient de le résumer ainsi: "les paysans ne sont pas seulement des producteurs mais ils façonnent également nos paysages culturels". L'équilibre territorial de l'Europe, la biodiversité (ou ce qu'il en reste), les paysages, les traditions, le mode de vie des Européens dépendent étroitement de l'activité dans les zones rurales (activité qui couvre aussi les forêts, les productions non alimentaires, l'entretien des paysages). Un regard sur l'agriculture limité à son rendement économique est myope et réductif. Les phrases citées de Mme Grybauskaite ne sont que des slogans démagogiques; pour l'aspect budgétaire, ils sont carrément faux car les dépenses agricoles représentent aujourd'hui 43% du budget de l'Union et descendront à 33% d'ici 2013. Elles remplacent des dépenses nationales que certains Etats membres ne seraient pas en mesure d'assumer directement. Demandez à la Pologne, et demain à la Roumanie, si elles accepteraient une réduction radicale du budget de la PAC. La Commissaire au budget a raison d'exprimer son point de vue; mais la Commission en tant que collège devra fonder sa politique sur une vue d'ensemble bien autrement réfléchie.

L'hypothèse de soustraire des crédits à l'agriculture pour les consacrer, par exemple, à la recherche n'est pas réaliste, car les ordres de grandeur ne sont pas comparables. L'objectif concernant la recherche est de porter à 3% du PIB européen les crédits qui lui sont destinés. Il est évident que ce sont essentiellement les Etats membres qui doivent faire l'effort, car la totalité du budget de l'UE est inférieure à 1% de ce PIB (et les projets les plus ambitieux visent à le porter tout au plus à 1,14%). Les crédits que l'on pourrait soustraire à la PAC seraient, en proportion, presque insignifiants, alors qu'une renationalisation des dépenses agricoles impliquerait en pratique la fin du marché commun de l'agriculture, et une réduction des crédits sans compensation par les budgets nationaux serait un coup très dur porté à la civilisation européenne. C'est une bataille que cette rubrique poursuit depuis des années; faut-il la recommencer à chaque changement de Commission? Ou bien le Président Barroso est-il conscient de l'enjeu et saura reconstituer un tandem en mesure d'agir avec le réalisme, la conviction et l'efficacité du tandem Franz Fischler/Pascal Lamy?

Un autre sujet qui mérite, à mon avis, une réflexion immédiate concerne l'autonomie de la politique de coopération au développement et ses rapports avec la politique commerciale et avec les relations extérieures en général, donc, en concret, les rapports entre les Commissaires responsables de ces différents secteurs. Ce sera pour demain. (F.R.)

 

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