Être réalistes. En attendant que la Constitution soit soumise aux ratifications nationales, que le nouveau PE soit en place et que le nouveau président de la Commission soit formellement désigné, l'UE va revenir aux "affaires courantes". Elles sont nombreuses et importantes. Sur le plan international, les plus urgentes concernent les négociations avec le Mercosur et le "cycle de Doha" de l'OMC. À défaut de résultats significatifs dans les prochaines semaines, ces grandes négociations entreraient dans une phase de stagnation, à cause du calendrier international (élections américaines, nouveaux négociateurs de l'UE) et d'autres facteurs. Je confirme une impression déjà exprimée dans cette rubrique du 21 avril: les délais (trop brefs) et les divergences (sérieuses) ne permettent pas d'envisager des résultats très spectaculaires. Si l'on veut progresser, un acte de courage et de réalisme est nécessaire: réduire les ambitions.
Les discours sur la volonté d'aboutir et les débats sur les détails techniques masquent (mal) une réalité qui doit être ramenée à quelques propos essentiels. Concernant les négociations UE-Mercosur, la situation est relativement simple: l'UE ne doit pas, car elle ne le peut pas, accepter ce que le Brésil et l'Argentine demandent dans le secteur agricole; de leur côté, les pays du Mercosur ne peuvent pas accepter tout ce que l'UE demande en matière de marchés publics, services financiers, banques, assurances, télécoms, transports maritimes, investissements, tarifs douaniers industriels, secteur agro-alimentaire. Concernant le cycle de Doha, en fait les ambitions ont déjà été réduites: les sujets dits "de Singapour" sont pratiquement mis de côté. Mais ce n'est pas suffisant: le groupe de Cairns et celui "des 20" doivent diminuer leurs prétentions agricoles. Si l'on veut sauver le cycle, il n'y a pas d'autre solution que de le ramener pour l'essentiel à sa dimension prioritaire: un ensemble de mesures préférentielles et sans contrepartie en faveur des pays les plus pauvres. Le reste -les accusations réciproques, les ambitions excessives et irréalistes, les grands rêves- ne sont que des mots pour masquer la réalité. Regardons de plus près.
Une fiction. Le dossier du Mercosur est victime d'une fiction conceptuelle, c'est-à-dire le respect des règles de l'OMC, qui n'autorisent des préférences commerciales qu'à la condition que le point d'arrivée soit une zone de libre-échange dans laquelle les obstacles au commerce sont, pour l'essentiel, supprimés, selon un calendrier rigoureux préétabli. Ceci serait mortel pour l'Europe dans le secteur agricole, et pour les pays du Mercosur dans le secteur industriel et dans les services. Alors, on fait semblant. Nous assistons à un jeu d'offres réciproques comportant des concessions limitées et contrôlées, que l'on s'efforce de rendre équivalentes. Dans le secteur agricole, l'UE offre la libéralisation pour des produits mineurs (oeufs, farines), des réductions douanières pour des fruits et jus de fruits, l'augmentation de certains contingents (quotas) et la création de quelques contingents nouveaux. Rien qui ressemble au vrai libre-échange (et pour cause). Ces offres sont considérées comme insuffisantes par l'autre partie, mais déjà excessives par la France et par les milieux agricoles européens, et aussi (pour l'aspect des biocarburants) par les écologistes. La situation est analogue de l'autre côté concernant les droits de douane industriels, les marchés publics, les services.
Le monde agricole européen affirme que la Commission entend, par ses offres, faire payer aux agriculteurs les avantages que les industriels, les banquiers, les transporteurs, etc. recherchent sur les marchés sud-américains. Quant aux biocarburants, il faudrait contrôler la portée réelle de l'offre sur le bio-éthanol: est-il exact que le degré d'ouverture du marché de l'UE offerte par la Commission signifierait la fin de toute ambition de développer les biocarburants en Europe? ("personne ne pourrait y investir si les besoins sont couverts a priori par les importations provenant du Brésil", selon les Verts). La Commission le conteste.
Perspectives ouvertes. Conclusion: en étant raisonnables, l'UE et le Mercosur peuvent faire beaucoup ensemble dans bien de domaines: la coopération économique, les investissements, la recherche, l'assistance. Même dans le secteur du commerce des évolutions sont possibles, à condition de renoncer à l'absurdité d'une zone de libre-échange. Mais sur les bases actuelles, on irait de déception en déception.
Ce qui reste pour l'OMC. Ici, la réduction des ambitions devrait être encore plus radicale. Au départ, les négociateurs européens (Pascal Lamy et Franz Fischler) avaient souligné que l'ouverture des marchés agricoles présuppose le respect de normes environnementales et sanitaires, la protection des dénominations d'origine, les droits de chaque peuple à l'autonomie alimentaire. Il n'est pas question pour le moment que ces conditions soient satisfaites ; les ambitions que l'UE affichait au départ ont été balayées. Il reste en agriculture, comme objectifs essentiels mais raisonnables, la recherche d'avantages pour les pays pauvres (en premier lieu, le maintien de préférences à leur avantage) et la possibilité que les pays riches renoncent aux subventions à l'exportation. "Et tout le reste est littérature", aurait dit Paul Verlaine. (F.R.)