Contre la dramatisation. La communication de la Commission européenne sur "une politique industrielle pour l'Europe élargie" est, à mon avis, l'un des meilleurs documents sortis ces derniers temps de la machinerie communautaire. L'Europe en avait besoin, car on connaît les craintes suscitées par les risques de délocalisation d'activités productives de l'UE vers des régions du monde où les coûts de production (ceux de la main-d'oeuvre en particulier) sont moins élevés, craintes qui se situent dans le contexte de la prétendue "désindustrialisation de l'Europe" et qui représentent l'une des raisons principales du manque d'enthousiasme d'une partie de l'opinion publique à l'égard de l'élargissement de l'Union vers l'Est. Le Sommet de printemps (25 et 26 mars dernier) avait affirmé que "le risque d'une désindustrialisation demeure" et qu'il attendait "avec intérêt un rapport étoffé de la Commission" à ce sujet (paragraphe 17 des "conclusions").
Mais des risques existent. Plusieurs commentateurs ont présenté le document de la Commission comme une réponse à ces craintes. C'est, à mon avis, une interprétation réductrice. La Commission ne se limite pas à expliquer la réalité de la situation et à dégonfler certaines exagérations; elle reconnaît aussi que certains risques existent et indique comment y faire face. La situation est beaucoup plus complexe et nuancée que ne le laissent transparaître des analyses superficielles qui se limitent à aligner un grand nombre de chiffres. Certes, les orientations que la Commission cite sont pour l'essentiel celles déjà développées dans la "stratégie de Lisbonne": investir dans la recherche et l'innovation, se préoccuper de l'éducation et de la formation; améliorer le fonctionnement du marché unique; promouvoir la compétitivité, simplifier le cadre juridique européen. Mais ces objectifs, et les initiatives à prendre pour les atteindre, visent de façon spécifique la situation de l'industrie.
Produire les marchandises. Le point de départ est à première vue presque ingénu: "l'industrie joue un rôle indispensable pour la prospérité de l'Europe". Mais seuls ceux qui ont oublié certaines orientations et polémiques du passé peuvent considérer cette affirmation comme une banalité. Qui se limite à prendre en considération les statistiques et néglige ce qui forme la vie d'un pays ou d'une région, et se désintéresse de la manière dont les gens vivent, avait découvert que la fabrication des biens et l'agriculture jouaient un rôle décroissant dans l'économie européenne. L'agriculture, n'en parlons même pas: elle ne représente que 3 ou 4% de l'emploi global et encore moins du PIB; et l'industrie manufacturière continue à réduire sa part, à l'avantage des services. De là à dessiner une "économie avancée" sans production agricole (ou presque) et renonçant sans regret à la fabrication de biens qui peuvent être produits ailleurs, il n'y avait qu'un pas que certains économistes n'hésitaient pas à franchir. C'était ça, être modernes. Il y avait eu des échanges de lettres aigres-douces entre le Chancelier Schröder, mécontent de certains aspects de la politique de la Commission, et le Président Prodi, qui avaient abouti à une défense ferme et passionnée de l'industrie manufacturière. L'année dernière, le même Chancelier, le Président Chirac et le Premier ministre Blair avaient écrit à deux reprises à Romano Prodi pour insister dans le même sens. Il était donc opportun que le principe soit réaffirmé; la Commission l'a fait. La phrase citée plus haut est suivie par la suivante: "l'économie européenne continue à dépendre du dynamisme de son industrie, d'ailleurs de plus en plus étroitement imbriquée avec les services, au développement desquels elle contribue". Exit donc, et on ne la regrettera pas, la conception selon laquelle l'Europe pourrait laisser fabriquer ailleurs les biens essentiels pour sa population, au nom d'une "division mondiale du travail" dont la logique voudrait aussi qu'elle renonce à son autonomie alimentaire.
Diagnostic en trois points. La Commission appuie ses affirmations sur un diagnostic qui dégonfle pas mal de baudruches et d'affirmations superficielles. En voici l'essentiel:
1. Il est vrai que la part de l'industrie manufacturière dans l'emploi total est en baisse depuis la fin des années 50, mais la raison principale en est "la croissance de la productivité de l'industrie, supérieure à celle des services". La majeure partie des secteurs industriels a enregistré des pertes d'emplois mais en même temps une augmentation de la valeur ajoutée et de la productivité. C'est une conséquence normale du progrès économique et donc "une évolution qui doit être encouragée et facilitée."
2. Le processus cité n'est pas à confondre avec la véritable désindustrialisation, laquelle supposerait une diminution concomitante de l'emploi, de la production et de la productivité, aggravée par un déficit commercial. Rien ne permet de conclure à l'existence d'une telle situation dans l'UE. La désindustrialisation véritable n'a été constatée que dans 5 secteurs sur 23 analysés, à savoir: textile; habillement; cuir-chaussures; construction et réparation navale; raffinage de pétrole et charbon. Dans l'ensemble, la production industrielle de l'Union a sensiblement augmenté.
3. L'industrie confie de plus en plus à l'extérieur certaines activités de service (transports, logistique, informatique, etc.) auparavant réalisés "en interne". Ce phénomène a accentué le recul apparent de l'industrie manufacturière, qui s'est recentrée sur ses métiers de base, c'est-à-dire la fabrication des biens. En même temps, l'offre de produits industriels contient de plus en plus de services (maintenance, services après-vente, etc.), ce qui accentue l'interpénétration industrie/services. Ces derniers existent en bonne partie en fonction de la production industrielle (mais, dans les statistiques, ce lien n'apparaît pas).
Quelques "signes inquiétants". Ce diagnostic ramène à ses dimensions réelles la prétendue désindustrialisation, mais il ne supprime pas les "signes inquiétants" que la Commission décèle, à savoir:
a) l'infléchissement de la croissance de la productivité du travail. Les statistiques indiquent clairement un ralentissement, qui toutefois n'est pas uniforme et ne se manifeste pas dans tous les pays industrialisés. Les Etats-Unis ne le connaissent pas, ni, à l'intérieur de l'UE, la Finlande, la Suède et l'Irlande. La Commission en conclut que le ralentissement "n'est pas inéluctable et ne saurait s'interpréter comme une composante normale du processus de mutation industrielle". Personnellement, je pense que l'augmentation de la productivité a des limites, sinon nous serions dans les "Temps modernes" de Charlie Chaplin. Ceci n'infirme pas la constatation de la Commission selon laquelle les performances de l'industrie européenne sont en partie décevantes, notamment dans les secteurs de haute technologie.
b) l'insuffisance des efforts de l'UE en faveur de la recherche et de l'innovation, notamment de la part des entreprises, ce qui justifie les nouveaux objectifs affirmés ou proposés dans ce domaine. Les causes que la Commission indique de l'apathie relative des entreprises sont notamment, par rapport aux Etats-Unis: une plus grande difficulté d'accès aux sources de financement privé; une "culture parfois trop prudente face aux risques"; une collaboration insuffisante entre les organismes publics de recherche (Universités incluses) et le secteur industriel. L'insuffisance de l'effort public ne figure pas parmi les principales faiblesses de l'Europe (voir cette rubrique du 23 avril); l'accent est mis plutôt sur l'environnement réglementaire qui "joue un rôle primordial dans la recherche, l'innovation, le dynamisme entrepreneurial et la croissance de la productivité". Le rapport reconnaît la supériorité américaine dans ces différents aspects. Les Etats-Unis non seulement "attirent les chercheurs", mais exercent aussi une "attraction évidente" sur les jeunes Européens qui perfectionnent leurs études dans ce pays et souhaitent ensuite y rester.
c) la concurrence de plus en plus forte de pays émergents comme l'Inde et maintenant la Chine, qui s'ajoute dans de nombreux secteurs à celle traditionnelle des Etats-Unis et du Japon dans les secteurs de pointe. La Commission souligne que la concurrence chinoise est en train de dépasser les secteurs toujours cités des textiles, des chaussures et des produits industriels simples, comme les bicyclettes, pour s'étendre à l'électronique et à l'équipement ménager, et elle cite des firmes: TCL, Haier, Galanz.
Des délocalisations à la concurrence chinoise dans l'achat de matières premières. A la concurrence directe de producteurs chinois s'ajoute le phénomène des délocalisations: des firmes européennes déplacent leur production en Chine ou en Inde (ou dans d'autres pays à coûts de production modérés). Ce phénomène "commence à toucher la recherche et les secteurs de haute technologie (…). La Chine et l'Inde, avec l'amélioration des infrastructures, l'expertise acquise dans différents secteurs high-tech, des universités performantes et un coût de la recherche plus bas qu'en Europe, présentent des avantages qui ne peuvent être ignorés". Et ceci est valable aussi pour certains services, qui peuvent être délocalisés en Inde, pays qui bénéficie d'une main-d'oeuvre anglophone et qualifiée.
La Commission rend compte aussi d'un phénomène plus récent, déjà signalé par la presse: la concurrence chinoise dans l'achat de matières premières. Au-delà du cas macroscopique de l'acier, qui a déjà fait l'objet de démarches d'utilisateurs européens en raison de la hausse des prix provoquée par les achats chinois, la Commission cite: les métaux précieux, les métaux non ferreux, le coke, le caoutchouc et avec encore plus de préoccupation les déchets recyclables de métaux, source très importante de matières premières pour l'industrie de transformation européenne. Certains analystes s'attendent à une extension de la menace des achats chinois aux produits énergétiques, et la conclusion de la Commission est explicite: "si cette situation devait se poursuivre, elle menacerait sérieusement la compétitivité de certains secteurs industriels européens."
Les atouts de l'Europe. La Commission invite quand même à ne pas dramatiser. Les "facteurs légitimes d'inquiétude" au niveau sectoriel ne doivent pas "conduire à des généralisations sur le plan macroéconomique." Les investissements européens en Chine sont en expansion, c'est vrai, mais ils ne représentent même pas 2% du total; la productivité du travail augmente en Chine, mais des analyses de 2002 la situent à 8,6% de celle constatée en Allemagne. Et puis,"une Chine qui s'enrichit et se développe sera une Chine qui importe davantage", et son ouverture commerciale offrira des opportunités considérables pour l'industrie européenne. À la condition de mettre en oeuvre les politiques appropriées. Elles font l'objet du dernier chapitre du document de la Commission, sur lequel je me propose de revenir. (F.R.)