Pour le citoyen. Pendant la conférence de presse du Commissaire Philippe Busquin et du directeur général de l'Agence Spatiale européenne (ESA) Jean-Jacques Dordain, présentant le Livre blanc de la Commission sur la "politique spatiale européenne" (voir EUROPE d'hier, page 10), un journaliste a demandé quels étaient les avantages concrets d'une telle politique pour le citoyen. Le ton de la question en laissait apparaître clairement la signification: les bureaux de Bruxelles continuent à élaborer des plans mirifiques sur des sujets qui intéressent les industriels, les autorités politiques et parfois les savants, mais où est le profit pour le citoyen? Il a été facile pour MM.Busquin et Dordain de répondre que, dans ce cas, les avantages pour les citoyens sont concrets et immédiats sur le plan économique (observations des terres cultivées, navigation maritime, etc.) et dans la vie quotidienne: prévision du temps, transmission des matchs de football, possibilité pour les immigrés de garder des liens culturels et affectifs avec leur pays d'origine grâce aux programmes télévisés transmis par satellite, ou encore circulation des taxis dans les villes encombrées. M.Dordain a expliqué qu'il lui aurait fallu une heure au moins pour citer toutes les applications de la technologie spatiale intéressant le citoyen. Et comment oublier l'élément "emploi"? D'après le Livre blanc, le seul marché des services de navigation par satellite et des produits dérivés pourrait créer 40.000 emplois qualifiés.
Sur un plan général, l'implication directe de l'UE dans le domaine spatial est une exigence incontournable si l'on reconnaît la validité des objectifs de Lisbonne concernant l'économie de la connaissance. Les Etats-Unis, la Russie, le Japon sont là, et la Chine et le Brésil arrivent, en attendant peut-être l'Inde. L'Europe peut-elle être absente? Faute de décisions rapides, sa présence actuelle (qui n'est pas négligeable) serait condamnée à péricliter à grande vitesse, parce qu'aucun Etat membre n'est en mesure de faire face tout seul aux exigences croissantes. En l'absence d'action commune, le déclin des entreprises spatiales serait immédiat, avec le risque d'une perte définitive de compétences et d'un savoir-faire précieux.
D'autres évidences. Pendant de longues années, c'est grâce à l'ambition de la France (parfois seule, parfois en coopération) que l'Europe s'est affirmée dans les secteurs de pointe: le nucléaire, l'avion supersonique, l'informatique, le spatial. La dimension des investissements et des risques impose désormais que l'Europe agisse comme ensemble, la France elle-même le demande. Il faut notamment garantir à l'Europe un accès indépendant à l'espace, avec ses propres lanceurs de la nouvelle génération. Dans ce domaine, la demande augmente; voudrait-on accepter que l'offre européenne diminue? Pour Galileo, le principe est acquis et le projet progresse; l'opposition qu'il a rencontrée outre-Océan est une raison de plus pour persévérer. Il est vrai que Galileo se veut civil et non militaire, mais il est évident que toute politique européenne de défense a besoin, pour être efficace, d'un système autonome d'informations fiables. Certaines politiques communes - agriculture, pêche, transports - utilisent déjà les techniques spatiales pour une partie de leurs actions. "Sans satellites, la vie de chaque citoyen, chaque activité économique, seraient appauvries et diminuées", a déclaré Philippe Busquin, en expliquant que les technologies spatiales sont nécessaires à la compétitivité industrielle, et aussi à la cohésion économique, car les satellites de communication peuvent transférer la technologie "large bande" dans ces 20% du territoire européen où les technologies conventionnelles ne le permettent pas, en réduisant la "fracture digitale" qui risque de diviser l'Europe. La surveillance des côtes et des frontières de l'Europe ne peut être efficace que par satellite. La politique d'aide au développement peut aussi recevoir une impulsion puissante grâce aux technologies spatiales, par exemple pour la gestion des ressources en eau et le suivi des récoltes. Quant à l'idée percutante de lancer un Européen dans l'espace, la Commission ne se prononce pas; elle va demander à un groupe de sages de présenter d'ici un an une "vision européenne" de l'exploration du système solaire, y compris "l'exploration humaine".
Le Livre blanc a été mis au point après une large consultation de tous les milieux intéressés. Sans contester les résultats des initiatives du passé qui ont permis à l'Europe de devenir une puissance spatiale mondiale, la nécessité d'une véritable politique commune de l'UE a été reconnue par tous. C'est pourquoi le Livre blanc n'est pas seulement un instrument de discussion mais déjà un plan d'action en deux phases. De 2004 à 2007 seraient mises en oeuvre les activités prévues par l'accord avec l'ESA et seraient définis les objectifs ultérieurs; après 2007, l'entrée en vigueur du Traité constitutionnel (qui ferait de l'espace une "compétence partagée" entre l'UE et les Etats membres) et les nouvelles perspectives financières (qui devraient prévoir des crédits spécifiques pour la politique de l'espace) permettront d'agir. Tout cela semble tellement convaincant qu'on se demande comment les Etats membres pourraient répondre négativement. (F.R.)