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Bulletin Quotidien Europe N° 8542
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

Le vote du peuple suédois contre l'euro confirme que les Etats membres n'ont pas les mêmes ambitions pour le niveau d'intégration européenne

Ce n'est pas un échec pour l'Europe. Je ne considère pas que le "non" du peuple suédois à l'euro représente un échec pour l'Union. Il confirme simplement que dans l'Europe actuelle, et encore davantage demain dans l'Europe élargie, les Etats membres ne partagent pas les mêmes ambitions et les mêmes objectifs. Pour les observateurs attentifs, cette constatation n'est pas une surprise. Jacques Delors la répète depuis des années, la Convention l'a reconnue en prévoyant dans certains domaines fondamentaux (notamment la défense et la coordination économique autonome de la zone euro) un système d'avant-garde. Si, ces derniers temps, l'accent n'a pas été mis sur cet aspect, la raison est que, pour le moment, l'objectif prioritaire est l'approbation du traité constitutionnel tel qu'il est sorti des travaux de la Convention. Ce n'est pas le moment d'accentuer les divergences, mais de souligner ce qui unit les pays européens plutôt que ce qui les divise.

Accepter la "différenciation". En même temps que la majorité du peuple suédois rejetait la monnaie unique, le peuple estonien appuyait largement l'entrée de son pays dans l'Union, en confirmant à quel point les peuples des pays candidats souhaitent participer à l'unité de l'Europe. Ce qui s'amplifie, ce sont les réticences à l'égard de l'approfondissement de l'intégration, donc l'écart entre les ambitions et les objectifs des différents pays. J'ai déjà essayé de souligner dans cette rubrique qu'il n'y pas de "bons" et de "mauvais" Européens, mais des besoins différents d'intégration, provoqués à la fois par l'histoire, par les traditions et par les mentalités des peuples. Il faut éviter les distinctions entre une Europe de première et une Europe de deuxième catégorie et accepter en toute sérénité la "différenciation": les niveaux d'intégration peuvent différer parce que les exigences ne sont pas les mêmes. La coexistence de ces niveaux différents d'intégration dans un ensemble unique est rendue possible par une règle très simple: les pays qui ne souhaitent pas participer à certaines initiatives ont la faculté de rester en dehors (avec des "passerelles" leur permettant d'y rentrer le moment venu), mais ils ne peuvent pas empêcher les autres de les réaliser.

Renforcer l'autonomie de la zone euro. D'ailleurs, pour la monnaie unique, ce principe fonctionne déjà à la satisfaction générale, car: a) tous les Etats membres ont le droit de faire partie de la zone euro; b) ceux qui en sont actuellement exclus, le sont par libre choix; c) les pays nouveaux adhérents devront, pour rentrer dans cette zone, à la fois en exprimer la volonté politique et remplir les conditions économiques et monétaires nécessaires. Je sais bien que la situation juridique est en réalité quelque peu différente, et que la Suède n'aurait pas le droit de ne pas adhérer à l'euro, si bien que chaque année la Commission doit faire valoir une excuse (la non participation au système européen de change) pour justifier son absence. Mais la réalité politique est celle que je viens de résumer. Qui peut sérieusement imaginer que la Suède puisse être obligée d'adhérer, si la majorité de son peuple y est opposée?

Je ne vais pas rentrer dans le débat sur les raisons qui ont amené la majorité des Suédois à voter comme ils l'ont fait: un peuple qui se prononce a toujours raison. Le gouvernement et les milieux industriels et financiers étaient favorables à la participation à l'euro, en estimant qu'elle aurait été bénéfique pour leur pays, mais de toute évidence ils n'ont pas été suffisamment convaincants. La plupart des observateurs estiment que la Suède subira certains effets négatifs de son choix, notamment en matière d'investissements étrangers et d'influence sur la politique économique de l'Union. Ce dernier aspect ne fait pas de doutes, parce que les pays de l'euro doivent à présent être encore plus fermes dans leur exigence de disposer de la faculté de prendre en toute autonomie les décisions économiques et financières qui les concernent, sans passer par l'autorisation du Conseil Ecofin "général" (où ces pays, après l'élargissement, seront minoritaires).

Autonomie monétaire et autonomie politique. L'autonomie monétaire est d'ailleurs étroitement liée, à mon avis, à l'autonomie politique. Des observateurs avisés ont affirmé que si l'euro n'avait pas existé, la France n'aurait pas eu la possibilité de prendre la position qui a été la sienne dans l'affaire de l'Irak, car les milieux financiers américains et internationaux auraient pu facilement déclencher une attaque contre le franc français en provoquant sa dévaluation et des troubles économiques dévastateurs. Avec l'euro, de telles manoeuvres ne sont plus possibles; il a mis les pays participants à l'abri des tempêtes monétaires périodiques que l'Europe connaissait il y a quelques années, dont les répercussions étaient dévastatrices pour la cohésion économique, politique et même psychologique de l'Union. La monnaie unique représente une base indispensable pour les évolutions en matière de politique étrangère et de politique de défense communes auxquelles certains Etats membres tiennent fermement. Ce n'est pas un hasard si les peuples et les pays les plus réticents à l'égard de l'euro sont aussi les plus réticents à l'égard de ces évolutions. (F.R.)

 

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