Bruxelles, 25/02/2003 (Agence Europe) - Alors que les négociations agricoles reprennent à l'OMC, à Genève, un collectif de représentants de la société civile d'une trentaine de pays du Nord et du Sud - ONG de développement, groupes de défense des consommateurs, organisations de défense de l'environnement - critiquent avec virulence le projet d'accord Harbinson (du nom du président du groupe de négociation Agriculture: voir EUROPE du 21 février, p. 9), l'accusant de ne pas tenir compte des préoccupations liées au développement, à la sécurité alimentaire et à un mode de vie rural soutenable.
Selon les ONG, la proposition de l'OMC continuera à légaliser le dumping à l'exportation au- dessous des coûts de production. Et c'est là leur principale préoccupation car, soulignent-elles, le dumping provoque artificiellement la chute des prix mondiaux, détruit les productions locales et les moyens de subsistance des agriculteurs. D'où leur conviction que tant qu'on ne s'attaquera pas aux causes du dumping, les pays en développement auront besoin de mesures de contrôle sur les importations pour sauvegarder leurs communautés rurales locales - d'autant plus que dans les pays en développement 50% de la population en moyenne vit de l'élevage et de l'agriculture (dans certains pays, comme l'Ouganda, ce chiffre dépasse 80%), contre 4% en moyenne dans l'Union (1% au Royaume-Uni).
"Le système s'exerce au détriment des agriculteurs pauvres en Afrique de l'Ouest. Les pays en développement ont besoin d'une protection tarifaire pour sauvegarder les moyens de subsistance de millions d'agriculteurs", explique Ndiogou Fall (West African Farmers Association).
Dans une déclaration présentée lundi à Genève et à Bruxelles, la société civile internationale recense les raisons pour lesquelles elle estime que le projet Harbinson ne peut, en l'état, constituer une base acceptable de négociation. Les voici:
Ce projet prouve la vacuité de la déclaration ministérielle de Doha qui affichait l'ambition de placer le développement, la sécurité alimentaire et les modes de vie ruraux au coeur des négociations de Doha.
Il ne change pas la structure sous-jacente à l'accord sur l'agriculture qui a causé d'énormes préjudices aux agriculteurs dans le monde et découragé les modèles d'agriculture durable.
Les pays en développement sont confrontés à un monde dans lequel les pays développés, en particulier l'Union européenne et les Etats-Unis, continuent, par leurs subventions massives à l'exportation de leurs produits agricoles, à pratiquer le dumping sur les marchés mondiaux. Non contents de légaliser le dumping, la structure actuelle de l'accord et le document Harbinson érodent la seule défense des pays en développement contre cette pratique, à savoir les tarifs et autres mesures douanières.
Le texte ne reconnaît ni le rôle central que jouent les femmes dans la production alimentaire et le bien-être nutritionnel de la famille et de la communauté, ni l'impact particulier de la libéralisation du commerce sur les femmes.
Le projet ignore la mainmise de plus en plus nette d'un petit nombre de multinationales sur le commerce de produits agricoles, ce qui a pour effet de casser les prix agricoles dans le monde entier.
L'accord sur l'agriculture continue à être orienté par l'approche "vous libéralisez, nous subventionnons", sous l'impulsion de l'Union européenne et des Etats Unis. Le "Farm Bill" américain et la beaucoup trop lente réforme de la Politique agricole commune (Pac) en témoignent.
Au cours d'une conférence de presse à Bruxelles, l'attitude de l'Union a été vivement critiquée par les ONG. Pour Bob van Dillen de la CIDSE (Catholic Aid Agencies), «l'hypocrisie et les doubles standards continuent à être la règle. La rhétorique impressionnante de l'Union à propos d'un agenda de développement de Doha sonne creux ».
Au nom des pays en développement Fiona Black, de la Jamaican Dairy Herd Services, qui étudie l'impact du dumping de l'Union sur les produits laitiers, a enfoncé le clou en déclarant.: « L'Europe parle haut et fort de responsabilités sociales, mais protège son marché agricole (…). Nous n'avons pas de subventions et on nous force à éliminer nos droits à l'importation, cette obligation étant la condition pour recevoir de l'aide. On nous enferme dans un cycle de pauvreté et de marginalisation ».
Au nom des défenseurs de l'environnement, Joanna Dober, de Friends of the Earth Europe, a déclaré « Les citoyens européens ont clairement dit qu'ils veulent un système agricole durable et soutenable garant de produits sains et diversifiés, ce que l'Union n'offre ni à l'OMC, ni dans la réforme de la Pac».