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Bulletin Quotidien Europe N° 8378
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'UE a l'obligation politique et morale d'ouvrir les négociations d'adhésion avec la Turquie, mais ceci ne préjuge en rien du résultat, qui dépend d'éléments encore largement inconnus

Je n'ai certes pas encombré les colonnes de cette rubrique de considérations et de commentaires sur la question de la Turquie; en fait, je n'en ai pas écrit un mot depuis longtemps. Les prises de position étaient tellement nombreuses, venant parfois de personnalités de tout premier plan, qu'en ajouter une de plus n'aurait pas présenté beaucoup d'intérêt. La controverse était si vive et les opinions si divergentes que certains journaux avaient choisi de présenter sur une même page, face à face, deux prises de position opposées, l'une en faveur, l'autre contre l'adhésion turque. J'ai fait de mon mieux pour prendre connaissance du plus grand nombre possible d'arguments dans un sens comme dans l'autre. Eh bien, ma conclusion est simple: ni les arguments des uns ni ceux des autres ne m'ont convaincu. J'ai l'impression que la plupart des personnalités intervenues ne recherchent pas une vérité sortant des différents éléments du dossier, mais ont fait leur choix d'avance et s'efforcent essentiellement de le justifier.

L'adjectif a autant d'importance que le substantif. Les points faibles de chacune des deux thèses sont nombreux. Un argument, à mon avis, inacceptable est que l'aspect géographique n'aurait aucune importance. Quelques commentateurs, surtout pour balayer d'un revers de la main la phrase célèbre de Valéry Giscard d'Estaing selon laquelle "la Turquie n'est pas européenne", prétendent que l'UE n'est pas une construction liant entre eux les pays européens qui souhaitent y participer et qui remplissent les conditions requises, mais que les conditions de participation sont politiques et éthiques. Les conséquences d'une telle conception s'étalent sous les yeux de tous: l'un a demandé l'adhésion d'Israël, un autre a répliqué qu'alors, pour être équitable, l'UE doit accepter aussi la Palestine, un troisième a proclamé que la prochaine étape, ce sera la Russie (et ce n'est pas parce que ce troisième est un chef de gouvernement que son affirmation de principe devient raisonnable), un autre sort à nouveau l'ancienne demande d'adhésion du Maroc. Le grand problème de l'UE enfin élargie aux pays d'Europe centrale et orientale est de sauvegarder, ou plutôt de consolider et de renforcer, sa cohésion et sa capacité d'agir en tant qu'entité non seulement économique mais aussi politique. Envisager de l'étendre jusqu'aux frontières de la Chine, du Japon et même, par l'Alaska, des Etats-Unis (parce que telles sont les frontières de la Fédération de Russie) signifierait renoncer à toute hypothèse d'une UE qui serait une entité politique, et programmer sa dilution en une zone commerciale sans cohésion ni cohérence. Je considère que dans l'Union européenne, l'adjectif a autant d'importance que le substantif.

De ce point de vue, la question correcte à se poser dans le cas de la Turquie est donc de savoir si elle est "européenne", question qui n'est pas tranchée a priori; c'est un pays à cheval entre deux continents et il existe des arguments valables (partiellement géographiques et surtout historiques) en faveur d'une réponse positive. Sur un plan général, Romano Prodi avait raison en déclarant le 18 décembre dernier devant le Parlement européen: « le débat sur les frontières de l'Europe est en réalité le débat sur notre identité. Il doit être ouvert dans ce Parlement et dans les parlements nationaux et il doit impliquer en profondeur tous les citoyens européens ». Grâce au cas turc, ce débat est ouvert; et c'est tant mieux.

Michel Rocard a raison… Je retiendrais comme exemple des arguments en faveur de l'adhésion turque le texte de Michel Rocard (publié à l'origine dans « Le Monde »), parce que, dans une certaine mesure, il les résume tous et il s'appuie sur des considérations historiques, politiques et stratégiques intelligentes et pointues. L'ancien Premier ministre français s'efforce de démolir point par point la thèse contraire. L'argument économique d'abord: le revenu turc par habitant est proche de celui de la Pologne, de la Slovaquie et des pays baltes et nettement supérieur à celui de la Bulgarie et de la Roumanie, dont la candidature a été acceptée. L'argument géographique ensuite: "Byzance-Constantinople-Istanbul a joué sur deux millénaires un tel rôle dans notre histoire que le caractère européen de la plus grande ville de Turquie s'impose dès l'énoncé de son nom. Le reste devrait s'ensuivre, puisqu'elle est la capitale économique et intellectuelle. "Le territoire turc s'étend sur deux continents: "son appartenance à l'un ou à l'autre faisant doute, elle ne peut être décidée que par choix délibéré tenant à d'autres raisons". L'argument religieux n'est pas proposable, sauf à s'opposer demain aux adhésions de la Bosnie et de l'Albanie. Ayant ainsi débarrassé le terrain des arguments contraires, Michel Rocard fait valoir les arguments stratégiques, très puissants à son avis, en faveur. Cinq sur six des anciennes républiques soviétiques d'Asie occidentale et centrale sont turcophones: "un camouflet à la Turquie y aggraverait l'anti-occidentalisme latent (…), le rejet de la Turquie dans les ténèbres extérieures ne serait pas ressenti comme une méfiance et une offense par la seule Turquie mais dans toute cette immense zone". Et cette zone recèle la deuxième grande réserve pétrolière du monde, après le Moyen-Orient, rappelle Michel Rocard, en ajoutant que la Sibérie est le seul grand réservoir mondial de ressources naturelles à peu près inexploré; or "prendre sa part dans cette aventure et assurer la sécurité de ses approvisionnements, cela passe par la Russie et les républiques turcophones d'Asie centrale". La réponse à la demande turque ne peut donc être que positive, à la condition que la Turquie continue à évoluer (en abolissant la peine de mort, en autorisant l'enseignement des langues minoritaires). Mais l'UE ne doit pas exagérer dans la rigueur: "l'UE ne saurait se permettre de faire une application bureaucratique et sectaire de ses critères et de ses règles, elle doit faire de la politique pour créer son avenir. L'adhésion de la Turquie à l'UE sera une confirmation de sa nature séculière (laïque), un acte de paix dans une région fort instable et, pour l'avenir, une assurance vie".

mais il a oublié l'essentiel. L'intérêt et la sagesse des considérations de M. Rocard sont évidents. Mais elles ne parviennent pas à me convaincre de l'objectif pour lequel elles ont été formulées. Elles prouvent que l'UE doit faire tout ce qui est possible pour avoir de bonnes relations avec la Turquie, mais elles ne prouvent en rien que l'adhésion est la seule réponse. Sinon, il faudrait conclure que l'Union devrait accueillir aussi la Russie et les cinq républiques turcophones, afin de ne pas "afficher l'inimitié" à leur égard. En quoi la non-adhésion turque signifierait-elle "rejeter la Turquie dans les ténèbres extérieures"? La Norvège et la Suisse sont-elles moins européennes parce qu'elles ont préféré ne pas entrer dans l'UE? Sont-elles reléguées dans les ténèbres?

Je n'affirme pas que la Turquie ne doit pas adhérer, mais qu'il est faux que la non-adhésion signifie le rejet. Elle ne le signifie pas pour la Turquie, comme elle ne le signifie pas pour la Russie ni pour les pays méditerranéens non européens. L'UE doit développer avec tous les pays qui lui sont proches des relations de plus en plus étroites et confiantes, qui, dans certains cas, peuvent être l'adhésion, mais les autres formules possibles ne signifient en rien un "rejet dans les ténèbres extérieures". Dans le cas de la Turquie, la question reste ouverte. Ma conclusion est simple:

1. Il était obligatoire pour l'UE d'accepter l'ouverture des négociations. Elle a même trop attendu. Après tellement de promesses et d'engagements non tenus, l'UE se devait de répondre positivement, tout en rappelant les conditions valables pour tous les candidats.

2. L'ouverture des négociations ne préjuge pas de leur résultat. Il est possible que les deux parties parviennent à la conclusion que l'adhésion ne représente pas la bonne solution. La Turquie devra évaluer attentivement les pertes de souveraineté qui en résultent. Les "quatre libertés" n'impliquent pas seulement le droit pour les Turcs de travailler en Europe, mais aussi, par exemple, le droit pour les Grecs d'acheter les terres sur la côte méditerranéenne turque d'où ils avaient été expulsés. Les obligations en matière de liberté religieuse et de non-ingérence dans la vie des citoyens paraissent très éloignées des pratiques d'un parti musulman, même « modéré ». L'ancien ministre français des Affaires européennes Pierre Moscovici a écrit dans son livre "L'Europe, une puissance dans la mondialisation": "il est fort possible, c'est même un pronostic réaliste, qu'Ankara finisse par choisir, dans son intérêt même, un statut de partenaire privilégié aux marges de l'Union, un statut qui préserve son autonomie politique et sa vocation de puissance régionale". La position des industriels et hommes d'affaires turcs est nettement favorable à l'adhésion, et leur association (Tüsiad) offre une image largement positive des entreprises turques. Mais bien d'autres éléments entrent en ligne de compte.

Du côté européen, les éléments qui détermineront la réponse sont nombreux, et pour la plupart constituent encore des inconnues. En particulier:

a) les frontières de l'Europe. Si l'on invite les parlements (nationaux et européen) et les populations à s'exprimer sur les frontières de l'Europe en général, les institutions et les gouvernements seront tenus de respecter ensuite le résultat qui en sortira. Tout ce qu'on entend et qu'on lit aujourd'hui, ce ne sont que des opinions personnelles, dans une cacophonie qui prête parfois à sourire, tant les prises de position sont contradictoires mais péremptoires. Si l'un affirme "la Turquie est en Europe" (Bernard Kouchner), son vis-à-vis répond: "ce serait renoncer pour toujours à l'Europe politique" (Max Gallo).

b) le résultat de la Convention. Le type d'Europe qui sortira de la Convention pourra être déterminant. Et la Convention sera conclue bien avant l'ouverture des négociations avec la Turquie.

c) l'évolution du terrorisme et des relations entre l'Europe et l'Islam. Cette évolution aura un poids décisif sur l'attitude de l'opinion publique européenne, donc sur les ratifications du Traité d'adhésion éventuel.

d) l'évolution du problème kurde. Si, à l'avenir, les Kurdes ne se sentent pas "chez eux" dans leurs territoires traditionnels, leur aspiration à l'exode vers les pays de l'UE actuelle - qui sera devenu un droit définitif, illimité et sans conditions- constituera un problème, même si on préfère ne pas en parler. Il suffit de réfléchir à ce que serait la situation aujourd'hui si ce droit existait.

Je ne cite pas, en revanche, le "problème américain", car il est évident que les États-Unis ont le droit de manifester leur intérêt (justifié) pour des relations étroites entre l'UE et la Turquie, mais certes pas celui de définir la nature et le contenu de ces relations. (F.R.)

 

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