Bruxelles, 12/11/2002 (Agence Europe) - Les propos de Valéry Giscard d'Estaing selon lesquels la Turquie ne devrait pas adhérer à l'Union européenne, tenus dans un entretien publié par Le Monde, ont suscité de nouvelles réactions négatives (voir EUROPE du 9 novembre, p.7).
"Je ne crois pas que l'adhésion de la Turquie détruirait l'Union européenne", a commenté mardi Günter Verheugen lors d'une conférence du European Policy Centre. M.Verheugen a déploré les propos de Valéry Giscard d'Estaing, mais a réaffirmé que, selon la Commission, la Turquie n'est pas encore prête à commencer les négociations d'adhésion, parce qu'elle ne remplit toujours pas les critères politiques requis.
Lors de leur conférence de presse, mardi (voir plus haut), Elmar Brok et Wilfried Martens ont noté eux aussi que la Turquie ne remplit pas les critères politiques. Déjà en décembre 1999, je pensais que l'attribution à la Turquie du statut de candidat était un "une erreur", a dit M.Brok, en estimant que c'est de l'opportunisme que de susciter les expectatives d'un pays dont on sait qu'il ne parviendra pas en dix ans à remplir les conditions pour négocier son adhésion. Y a-t-il eu une discussion préalable entre Valéry Giscard d'Estaing et le PPE à ce sujet ? Non, a répondu M. Brok, tout en notant que, après le prochain élargissement, se posera la question des frontières de l'Europe, qui ne concerne pas seulement la Turquie. Pour les pays qui ne peuvent pas adhérer, nous envisageons une sorte de "Espace Economique Européen +", a rappelé M. Brok, et M. Martens a souligné que le document adopté par le PPE à Estoril propose à ces pays la formule de "partenariat" européen.
L'élu européen de la Lista Bonino, Marco Cappato, s'insurge pour sa part contre la conception d'une Europe comme "espace géographique" exprimée par Giscard d'Estaing lorsqu'il invoque comme raison pour refuser l'adhésion de la Turquie le fait que la majorité de sa population ne vit pas sur le continent européen. Ainsi, affirme M. Cappato, VGE "a choisi de fermer la porte non pas à l'Europe du "libre-échange", comme il veut faire croire, mais à l'ambition d'une Europe politique en mesure de faire de la nature démocratique des institutions le centre de sa propre politique (...) et donc du processus d'adhésion de la Turquie, d'Israël et des démocraties des Balkans et du Caucase". Selon lui, "si nous ne connaissions pas l'engagement et l'histoire de Giscard en faveur de l'intégration européenne, nous devrions appuyer une demande d'émission immédiate du président de la Convention".
Ainsi, le Président du Parlement européen Pat Cox a affirmé: "Que je sache, le Président de la République française est Jacques Chirac. Cela m'intéresserait de savoir quelle est la position de M. Chirac sur les remarques imprudentes de M.Giscard d'Estaing". M.Cox ajoute: "M.Giscard d'Estaing a fait un bon travail sur les questions pour lesquelles il est responsable, et les chefs d'Etat et de gouvernement font un bon travail pour celles pour lesquelles ils sont responsables, y compris la relation stratégique de l'Union avec la Turquie (...). Le moment actuel de ces relations est particulièrement sensible, juste après les élections en Turquie et quelques semaines avant le Sommet de Copenhague. C'est un moment où il faut des évaluations stratégiques mesurées, et que chacun s'exprime avec prudence".
Quant au représentant du parlement britannique à la Convention David Heathcoat-Amory, il a lancé: "Giscard contredit une décision des chefs de gouvernement élus selon laquelle la Turquie est candidate (...). L'habitude présidentielle de Giscard de se prononcer d'en haut a déjà produit un projet de constitution européenne qui contient des éléments tels que la double citoyenneté, qui n'ont pas été discutés à la Convention. A présent, il essaye apparemment de poser un veto à l'adhésion turque, de nouveau sans mandat ou consultation. Si le reste de la Convention doit être mené de la sorte, nous ferions mieux de proclamer maintenant notre opposition ouverte".
Erdogan invite Giscard d'Estaing à "réfléchir avant de parler"
Le Président de la Convention devrait "réfléchir avant de parler, a affirmé le leader de l'AKP, parti victorieux des élections en Turquie, en rejetant les déclarations très fortes de Valéry Giscard d'Estaing (EUROPE du 9 novembre p.7). Cette déclaration "est très malvenue", a estimé Recep Tayyip Erdogan dans un entretien au Times. Dans ce monde de l'après 11 septembre, "l'Union européenne ne devrait vraiment entreprendre aucune démarche qui risquerait de menacer le dialogue interculturel", souligne le leader de l'AKP, qui voit dans "l'attitude" de Valéry Giscard d'Estaing "quelque chose qui peut gâcher ce dialogue". Au cours de cette interview, M.Erdogan a une nouvelle fois affirmé son engagement pour les droits de l'homme et la liberté d'expression, qu'il voit aussi comme un moyen d'alléger les règles laïques de la Turquie, par exemple pour lever l'interdiction pour les femmes fonctionnaires de porter le voile sur leur lieu de travail.