La vision du chancelier. Dès la fin avril, le chancelier allemand Gerhard Schröder avait exposé un certain nombre de principes qui, à son avis, devraient guider l'action de l'UE à l'égard de l'industrie européenne. En rappelant que l'activité industrielle représente pour l'Union 46 millions d'emplois et en plaidant pour le maintien en Europe d'une structure industrielle diversifiée, il avait indiqué les orientations suivantes (voir notre bulletin du 30 avril p.14): 1) considérer le marché européen comme un ensemble unique et non comme l'addition de quinze marchés séparés, tout en respectant les caractéristiques et les traditions nationales; 2) prendre en considération l'exigence de la compétitivité au niveau mondial, y compris dans les décisions environnementales et dans celles relevant de la concurrence; 3) tenir compte de la responsabilité des entreprises non seulement à l'égard des actionnaires et des investisseurs mais aussi des travailleurs; 4) établir des "objectifs stratégiques" et des initiatives communautaires pour des grands projets ayant une dimension européenne (ainsi que cela a été fait pour le projet Galileo). Selon le chancelier allemand, la notion de "sécurité des citoyens" doit englober aussi des aspects économiques, et la flexibilité du travail doit avoir des limites. Il avait également cité l'opportunité de mesures de précaution à l'égard des "OPA hostiles", afin de protéger raisonnablement les entreprises européennes.
Les sujets ne sont pas nouveaux, mais… On le voit, aucun des sujets évoqués par le chancelier n'est nouveau pour Bruxelles: la Commission s'en est occupé et s'en occupe. Il suffira de rappeler le document sur la compétitivité des entreprises, celui relatif à leur responsabilité sociale, les directives ou les projets concernant les normes comptables et le droit des sociétés en général, les analyses spécifiques consacrées au secteur pharmaceutique, à la chimie, à l'industrie aérospatiale, etc. L'objectif des nouvelles réflexions que la Commission entame ce mercredi (voir cette rubrique du 6 juillet) n'est donc pas de découvrir de nouveaux domaines d'action ni de prendre des initiatives nouvelles, mais de s'interroger sur une vision stratégique du rôle de l'industrie et de la cohésion entre ses différentes politiques. Ce n'est pas un mystère que Mme Diamantopoulou trouve que les initiatives économiques de la Commission avancent toujours vite, alors que les initiatives sociales rencontrent davantage de réticences, et que, dans le sens opposé, certains Commissaires estiment que ce sont les préoccupations environnementales qui trouvent toujours le "feu vert" de la Commission au détriment parfois des préoccupations industrielles.
Le président Romano Prodi a déjà affirmé avec vigueur son choix fondamental: "La puissance industrielle est la base de l'économie de l'Europe (...). Je n'ai jamais cru que les structures post-industrielles puissent remplacer l'industrie. La nouvelle économie peut accompagner une forte structure de production industrielle, elle ne peut pas la remplacer. Je suis heureux que l'économie réelle ait déblayé le terrain de certaines opinions erronées" (voir cette rubrique du 7 mai dernier).
Équilibres, priorités, cohérence. Le principe est clair; la difficulté réside dans la définition des équilibres et des priorités. L'équilibre entre les exigences environnementales et la compétitivité industrielle dans le secteur chimique. L'équilibre entre les pouvoirs des actionnaires et ceux du management dans les offres publiques d'achat (OPA). Les priorités entre les différents indicateurs de la compétitivité. L'équilibre entre la fiscalité sur les revenus du travail et la fiscalité des entreprises. Les priorités entre certaines aides d'Etat admissibles (à la recherche, à l'innovation) et la nécessité de ne pas encourager la survie des "canards boiteux". L'équilibre entre la "concurrence fiscale" (détaxations pour attirer les investissements), le maintien d'activités traditionnelles et l'aménagement du territoire. Les limites de la flexibilité du travail. L'équilibre entre l'amélioration de la productivité, la sauvegarde de l'environnement et les conditions de travail.
C'est le "modèle européen de société" qui est en jeu. Il y a quelques années, l'existence même d'un tel modèle était contestée. Aujourd'hui, l'on admet non seulement qu'il existe mais qu'il doit être affirmé et défendu. Emilio Gabaglio, secrétaire général de la Confédération européenne des syndicats (CES), a demandé que la Convention sur l'avenir de l'Europe ajoute un adjectif aux objectifs de l'UE: au lieu de "économie de marché", il faudrait parler de "économie sociale de marché". Ce n'est qu'un mot, mais il est symbolique.
On ne peut pas reprocher à la Commission et à l'UE en général d'avoir négligé ces problèmes, car ils sont au centre de la "stratégie de Lisbonne" et du "développement durable" que l'Union a retenu pour elle-même et qu'elle s'efforcera de faire accepter par le monde d'ici deux mois à Johannesburg. La réflexion spécifique sur la politique industrielle représente un aspect de cet ensemble. La Commission doit veiller à la cohérence entre ses différentes politiques: la politique de l'emploi, la politique de l'entreprise, la politique de concurrence, la politique environnementale, la politique de la recherche et de l'innovation. (F.R.)