Une équivoque à éliminer. Existe-t-il un "cas italien" aujourd'hui dans l'UE? Je crois qu'une certaine confusion s'est glissée dans cette affaire. Plusieurs commentateurs ont mélangé les dispositions relatives, d'une part, à l'obligation pour les Etats membres de respecter les principes fondamentaux du Traité (droits de l'homme, liberté, pluralisme politique, etc.) et, d'autre part, la crainte, vraie ou supposée, d'une attitude italienne moins favorable à la construction européenne ou carrément eurosceptique. Or, ce sont deux questions foncièrement différentes: le non-respect des principes constituerait une rupture du pacte qui lie les Européens entre eux; il représente une infraction qui peut être sanctionnée. En revanche, une attitude réticente, ou même négative, à l'égard des objectifs de l'intégration communautaire, on peut la regretter mais elle n'est évidemment pas interdite. Aucun responsable européen n'a jamais prétendu que Mme Thatcher n'avait pas le droit de prendre les positions qu'elle a prises, aucun responsable européen ne conteste la légitimité des thèses des "souverainistes" français, ou de certains conservateurs britanniques, ou de M. Bonde et de ses fidèles. Personne n'a reproché à l'Italie des infractions aux grands principes ni un comportement des autorités officielles susceptible de soulever des doutes sur leur respect. Débarrassons donc, s'il vous plaît, le débat de cette équivoque, et concentrons-nous sur le second aspect, qui n'implique en lui-même aucune rupture du pacte européen, mais qui modifierait quand même le paysage européen et représenterait une cassure par rapport à la position italienne traditionnelle. Pour simplifier: l'Italie est-elle aujourd'hui moins pro-européenne qu'hier?
Une vision utilitaire et mesquine. Il est difficile de contester que, chez certains représentants de la nouvelle majorité, l'enthousiasme n'y est pas, c'est le minimum qu'on puisse dire. Quelques ministres et d'autres personnalités officielles ne "sentent" pas la construction européenne, ils ignorent ce qu'elle a signifié pour leur pays et ne comprennent pas ce qu'elle signifie encore aujourd'hui; ils en ont une vision utilitaire et mesquine. Mais ce n'est pas un phénomène purement italien. J'ai parfois l'impression qu'après la génération des pères de l'Europe, ces géants de la pensée et de la générosité, il y a eu comme un vide. Avec des exceptions, bien entendu, mais, dans l'ensemble, la génération qui est entrée en politique lorsque les bases de l'Europe étaient déjà solidement établies, ne s'est pas rendu compte de la révolution accomplie. À présent, dans la nouvelle génération (la deuxième "ab Europe condita"), nous retrouvons enfin une meilleure conscience du miracle européen; tous peuvent voir, tout autour de notre Communauté et plus loin, dans les Balkans comme au Moyen-Orient, dans certaines zones d'Afrique comme d'Asie et d'Amérique latine, à quel point il est difficile pour les hommes d'oublier les haines et les rancœurs. Mais chez les "quinquagénaires qui nous dirigent" (pour reprendre l'expression de M. De Silguy, voir cette rubrique dans notre bulletin du 18 janvier), ce qui domine très souvent ce sont l'ignorance et l'incompréhension. Les responsables politiques de bonne foi et de bonne volonté apprennent assez vite: un passage prolongé par Bruxelles ou par Strasbourg, un rôle de responsabilité dans les Institutions européennes opèrent parfois des miracles. Si ce n'est pas la passion, c'est au moins la raison qui opère. Tout le monde a pu le constater à plusieurs reprises. Pour d'autres, aucun miracle ne se produit.
Après ces considérations générales, je reviens au cas de l'Italie. Certaines attitudes et déclarations de quelques ministres italiens indiquaient essentiellement une ignorance colossale et une insensibilité déconcertante à propos de l'Europe et de sa signification. Affirmer que les citoyens étaient totalement indifférents à propos de l'euro, affaire bureaucratique et rien de plus, signifie ignorer que le sursaut le plus vif de l'opinion publique au cours des dernières décennies, l'Italie l'a connu au moment où elle risquait de rester exclue de la monnaie commune. L'homme de la rue avait compris, d'une façon confuse peut-être, sans pouvoir évaluer toutes les implications, que son pays risquait de glisser en dehors de l'Europe. L'homme de la rue avait senti ces jours-là ce que le ministre Martino, avec toute sa science monétaire et ses études dans les meilleures universités américaines, n'avait pas compris et que le ministre Bossi ne comprend pas encore. L'un et l'autre ont réussi, ensemble avec quelques figures mineures, à faire sortir Renato Ruggiero du gouvernement. Ils en étaient ravis; mais ils n'ont pas gagné pour autant.
C'est quoi, l'intérêt national? En effet, le Premier ministre Silvio Berlusconi a ressenti depuis lors l'exigence de rassurer l'opinion publique italienne et surtout les autres Etats membres, en multipliant les déclarations pro-européennes et en garantissant que l'Italie ne modifiera pas son orientation traditionnelle, tout en restant attentive aux "intérêts nationaux". Cette affaire des "intérêts nationaux" a suscité pas mal de malentendus. En Italie même, certains en ont retenu l'image d'un pays qui, par le passé, sacrifiait ses intérêts à ceux de l'Europe. Ce qui est faux et surtout absurde. En fait, c'est à sa participation à la construction européenne que l'Italie doit en grande partie ce qu'elle a pu devenir. En particulier, la "culture de la stabilité" est un acquis que l'Italie doit presque entièrement à l'Europe, ainsi que bien entendu aux hommes de courage qui ont su l'imposer sur le plan national. Je connais des épisodes éloquents à ce sujet. Certains ministres du Trésor (Emilio Colombo, Guido Carli, d'autres encore) venaient à Bruxelles avec l'objectif prioritaire de se faire recommander par l'Europe les mesures indispensables pour mettre fin au laisser-aller national traditionnel. Ils rentraient à Rome emportant des textes qu'ils avaient en bonne partie rédigés eux-mêmes et qui imposaient ceci ou cela, en expliquant à leurs collègues au gouvernement, au Parlement et aux journalistes, qu'ils avaient dû céder aux recommandations ou décisions de Bruxelles. Et c'est ainsi que, contre les apparences, ils oeuvraient pour l'intérêt de leur pays au nom de l'intérêt européen. Aujourd'hui, la culture de la stabilité est en grande partie acquise et tout ministre responsable de l'Economie et des Finances se vante de l'appliquer; s'il commet des entorses, il s'efforce de se justifier non seulement devant le monde économique mais même devant l'opinion publique.
La leçon du professeur Monti. Le Commissaire Mario Monti a apporté sa contribution à la discussion à cet égard en déclarant: " Il est positif de parler sans honte de l'intérêt national. À la condition d'identifier avec clarté la manière la meilleure de servir cet intérêt; à mon avis, c'est la manière communautaire. Dans certains cas, le vrai intérêt national à long terme on l'obtient lorsqu'un pays "perd" des conflits spécifiques avec l'Union et avec la Commission. J'estime qu'en regardant en arrière, il est maintenant clair qu'il a été dans l'intérêt de l'Italie que le gouvernement ait "perdu" certains conflits à propos de l'IRI et de l'EFIM. Ceci a ouvert la voie à un processus approfondi de libéralisation et de privatisation. Il est bon de se référer à l'intérêt national; l'important est de comprendre où il se situe. À mon avis, en général, il coïncide avec l'intérêt communautaire."
Des ministres qui discréditent la monnaie de leur pays. Certes, les déclarations de caractère général de M. Berlusconi ne rentrent pas dans les détails, ne définissent pas la position italienne sur tel ou tel dossier, et on ignore quelle sera l'attitude de l'Italie au sein de la Convention, lorsqu'il sera question de définir le contenu des réformes et la nouvelle structure institutionnelle de l'UE. L'impression est que, pour le moment, M. Berlusconi lui-même et son gouvernement cherchent leurs repères dans un domaine que, de toute évidence, ils découvrent. Les déclarations sceptiques ou méprisantes à l'égard de l'euro ont déjà été corrigées; elles étaient inadmissibles, pour la forme (grossière) et pour la substance (insensée). Un ministre devrait savoir que l'euro est aujourd'hui, de tous les points de vue, la monnaie de l'Italie, laquelle en tire des avantages incalculables en termes de stabilité et de contrôle de l'inflation. Des ministres qui méprisent ou discréditent leur monnaie, et qui le disent, c'est quand même insolite. Le ministre de l'Economie Giulio Tremonti, après avoir d'abord déclaré que l'euro était une affaire de technocrates, s'est prononcé dans un sens opposé à celui des aménités de M. Bossi et du scepticisme raffiné et doctrinaire de M. Martino.
Quatre considérations préliminaires. Les responsables de l'opposition parlementaire en Italie invitent au scepticisme face aux professions de foi européennes du gouvernement. Les faits nous diront la vérité. Pour le moment, nous constatons que:
- les autres gouvernements et en particulier la présidence du Conseil, ainsi que la presse internationale, ont pris dans l'ensemble assez au sérieux les déclarations pro-européennes de M. Berlusconi. Le ton de plusieurs commentaires a sensiblement changé;
- le président de la République, M. Ciampi, est considéré partout comme un garant crédible de la position européenne de l'Italie;
- les questions européennes n'avaient joué qu'un rôle négligeable, ou même aucun rôle du tout, dans les élections qui ont conduit M. Berlusconi au pouvoir. D'autres facteurs ont déterminé le résultat, et la nouvelle majorité a bien évidemment le droit de suivre la politique nationale et économique pour laquelle elle a été élue. Mais pour l'aspect "Europe", la situation est différente. Dès que la question européenne est en jeu, le réflexe favorable de l'opinion publique joue. Les prises de position euro-sceptiques ou méprisantes réduisent le soutien à ceux qui s'en délectent, même de la part des électeurs qui ont choisi la nouvelle majorité; c'est une constatation qui devrait intéresser les ministres eurosceptiques;
- sur un plan général, la signification et les avantages de l'appartenance à l'UE ont été confirmés. Rappelez-vous, même s'il est radicalement différent, du cas autrichien: les polémiques et les réactions de certaines capitales avaient amené l'Autriche à faire des déclarations sur le respect des principes fondamentaux de l'Union, engageant la présidence de la République et le gouvernement, qui allaient plus loin que ce qui serait sorti spontanément de Vienne. De façon analogue, M. Berlusconi et certains de ses collaborateurs ont été amenés à faire des déclarations en faveur de la construction européenne qui n'auraient été aussi fermes s'ils n'avaient pas eu pour objectif de rassurer les autres Etats membres et les autorités communautaires sur l'orientation fondamentale du pays. On attend les faits, à la Convention et ailleurs.
(F.R.)