Les "bonnes raisons" (et les autres). Les conclusions auxquelles est parvenu le Conseil de l'UE à propos des problèmes de pêche avec le Maroc sont, à mon avis, positives, si elles reflètent une orientation politique et ne relèvent pas de la tactique de négociation. Quelques éléments permettent en effet de soupçonner que les deux parties ne sont pas parvenues au point actuel pour les "bonnes raisons", et que la situation est encore précaire et instable.
Quelles sont ces "bonnes raisons" ? C'est d'abord la volonté de réduire radicalement les captures excessives qui compromettent la durabilité des ressources en poissons et, en deuxième lieu, la reconnaissance du fait que les richesses naturelles marocaines doivent bénéficier en priorité à la population locale. Dès avant l'expiration de l'accord précédent, les autorités marocaines avaient indiqué que celui-ci ne serait pas renouvelé pour les raisons citées. Les autorités européennes ont partagé cette nouvelle orientation, mais il n'a été possible de parvenir à un accord ni sur le nombre de navires européens admis à exercer leur activité dans les eaux marocaines, ni sur le volume des captures admises, ni sur la compensation financière.
Sauver la Mer Méditerranée. Dans ces conditions, le Conseil a renoncé à un nouvel accord de pêche avec le Maroc et a décidé de lancer un programme de restructuration de la flotte communautaire concernée et de requalification des pêcheurs. Cette conclusion me paraît à la fois: conforme à l'exigence de sauver la Mer Méditerranée; respectueuse des bonnes relations entre l'UE et le Maroc; soucieuse d'éviter des répercussions sociales et économiques insupportables pour les régions européennes concernées. C'est une solution douloureuse mais imposée par des raisons d'intérêt général. Quels sont alors les indices qui suscitent la perplexité ? Ils viennent des deux côtés. Les voici.
Du côté du Maroc. Les captures de l'année 2000 ont été les plus importantes jamais réalisées dans les eaux marocaines. Certains droits de pêche auraient été vendus à des pays asiatiques et même à un pays communautaire. Si l'UE augmente son offre de compensation financière, le Maroc pourrait augmenter les quotas octroyés à l'UE. On pourrait alors se demander si la priorité pour Rabat est effectivement de sauvegarder les ressources ou simplement de maximiser la quantité d'argent qu'il est possible de tirer de la situation. Il serait utile que Rabat réponde avec clarté sur les trois points cités.
Du côté espagnol, et européen en général. L'accueil du Conseil Pêche au Livre vert de la Commission sur la réforme de la politique commune de la pêche a donné l'impression qu'une bonne partie des ministres ne sont pas tout à fait conscients de la gravité de la situation . En théorie, et sur le plan des principes, ils dénoncent le déséquilibre entre les captures et les ressources ainsi que l'effet négatif qui en résulte pour la biodiversité et, dans le document approuvé à l'intention du Sommet de Göteborg, ils se prononcent avec fermeté pour une diminution de l'activité européenne de pêche. Mais dès qu'il est question de quotas à réduire et de bateaux à déchirer, le ton de plusieurs ministres est tout autre; une simple comparaison, dans la nouvelle publiée dans notre bulletin du 26 avril, p.11, entre les deux premiers paragraphes et le troisième est instructive à cet égard. Dernier élément: il est acquis qu'une offre moins restrictive du Maroc pour l'accès aux eaux marocaines amènerait l'UE à davantage de générosité financière.
On dira: un compromis ne serait-t-il pas la meilleure solution? Oui, à condition de ne pas oublier que la Méditerranée est une seule mer et que la nature ne suit pas les lignes que les hommes tracent sur la carte pour se partager les zones de pêche. Si le pillage continue, les ressources en poisson disparaîtront pour tous; en ajoutant au pillage les causes multiples de pollution désastreuse qui affligent cette mer, la Méditerranée serait perdue pour tous les pays riverains. Même du point de vue purement économique, il n'est pas sain que l'activité de trois régions européennes (Andalousie, Galice, Canaries) dépende dans une proportion excessive du bon vouloir d'un pays tiers. L'évolution du droit de la mer a transformé d'anciennes eaux internationales en eaux marocaines. Il faut en prendre acte et reconvertir partiellement l'économie de la région, plutôt que rechercher à grands frais des solutions momentanées et fragiles. (F.R.)