Bruxelles, 28/02/2001 (Agence Europe) - Plusieurs participants à une table ronde sur le thème "L'Union européenne comprend-elle la Turquie?" organisée lundi à Bruxelles par la TEPSA (Trans European Policy Studies Association), à un moment où la Turquie est secouée par une grave crise économique et politique, ont affirmé que l'UE doit profiter de cette occasion difficile pour faire comprendre aux autorités turques combien il est essentiel qu'elles surmontent cette crise. On ne saurait se contenter de dire simplement qu'on suit les développements de la situation, a dit un participant. Les orateurs intervenus à la table ronde étaient les ambassadeurs de Turquie et des Etats-Unis auprès de l'Union européenne, Nihat Akyol et Richard Morningstar, le professeur d'histoire et d'anthropologie en Turquie Güvenc Bozkurt, le professeur de relations internationales à l'université d'Ankara Norman Stone, le rédacteur en chef du Courrier international Alexandre Adler et Guy Vanhaeverbeke, ancien Secrétaire général de TEPSA.
La table ronde s'est déroulée à quelques semaines de la présentation, récemment annoncée par les autorités turques, du programme national d'adaptation de la Turquie à l'acquis communautaire, une étape importante qui signifie, comme l'a noté un des orateurs, que l'admission de la Turquie comme candidat à adhérer à l'Union européenne n'est plus seulement "une décision politique à haut niveau", mais qu'elle s'inscrit dans un processus concret, comportant des décisions de nature législative, comme l'adoption par le Conseil, le jour même, du règlement sur le partenariat d'adhésion (voir EUROPE des 26/27 février, p.10), après l'approbation du rapport Swoboda par le Parlement européen. Que se passera-t-il si ce programme national ne satisfait pas les exigences de l'UE ? s'est inquiété un participant. D'autres lui ont répliqué que le scepticisme n'est pas de mise, et que, si des problèmes se posent, les instruments pour les régler sont là: rapports de progrès de la Commission, Conseils d'association...
Le processus exige "beaucoup de dynamisme des deux côtés", a estimé un participant, qui a aussi souligné l'importance que le rapprochement de la Turquie à l'Europe suscite l'"assentiment de la société". Voilà pourquoi une proposition comme celle de créer un forum de discussion entre la société civile turque et l'européenne, énoncée dans le rapport Morillon sur la Turquie adopté par le Parlement européen, a été très bien accuellie. Des initiatives comme l'imminente création d'une Fondation UE/Turquie, qui sera installée à Bruxelles, et la mise en place en Turquie d'une antenne du Collège d'Europe de Bruges vont dans ce sens (un orateur a dit avoir constaté que des étudiants turcs n'arrivaient pas à comprendre pourquoi ils ne pouvaient pas, jusqu'ici, bénéficier du programme Socrates).
Certains participants, qui ont souligné l'importance géopolitique de la Turquie, ont estimé que cette importance va en fait s'accroître, avec les tensions prévisibles au cours des prochaines années dans le Caucase du Sud et au Moyen-Orient. Ceci justifie le maintien d'une armée forte, même si l'armée turque, qui a joué un rôle stabilisateur et pro-occidental, devra accepter un certaine perte d'influence, comme un parent qui doit, un jour ou l'autre, laisser ses enfants se débrouiller..., ont remarqué certains orateurs. Un autre a estimé que cette nécessaire transition de l'armée turque vers un rôle plus réduit exigera que l'on permette aux militaires de se reconvertir dans le civil (aussi bien au niveau politique qu'à celui de la haute technologie) et d'y occuper des fonctions à la hauteur de leurs compétences.
Quant au respect des droits de l'homme et de l'état de droit en Turquie, certains orateurs intervenus ont estimé que l'Europe devrait faire preuve d'une certaine patience, face aux efforts faits récemment par la Turquie. Ce pays traverse une phase difficile, un peu comme celle connue il a dix ans par les pays d'Europe de l'Est: le "mur politique" en Turquie n'est pas encore tombé, mais il a commencé à s'effriter, on parle maintenant de transparence, de lutte contre la corruption, d'éthique, a noté un participant.
Il a été aussi question, pendant cette discussion, de ce que la Turquie peut apporter à l'Europe pour éviter le "choc des civilisations", et là, un participant a dit qu'il serait "très rassuré" de voir, dans les Balkans, les Albanais, les Bosniaques, s'orienter vers l'islam "séculaire"de la Turquie plutôt que celui prôné par un pays comme l'Iran. Certains orateurs se sont attachés à rappeler l'imbrication de la Turquie dans l'histoire de l'Europe, dès l'Empire ottoman et bien avant, sans parler de la Turquie moderne de Mustapha Kemal alors que l'un d'eux a souligné que l'héritage légué par l'empire ottoman au kemalisme lui semblait être que l'homme doit être au service de l'intérêt de l'Etat, vision tout à fait opposée à celle des "démocraties libérales" de l'Union européenne...