Strasbourg, 14/02/2001 (Agence Europe) - Le Parlement européen, consulté en une lecture sur la proposition de règlement concernant l'assistance à la Turquie dans le cadre de la stratégie de pré-adhésion, a suivi son rapporteur, le social-démocrate autrichien Hannes Swoboda, et a demandé que les crédits pour la Turquie (177 millions d'euros, dont 127 au titre du programme Meda, 45 destinés à la cohésion économique et sociale et 5 pour le soutien à l'Union douanière UE/Turquie) soient transférés, ce qui serait logique, de la rubrique 4 du budget -actions extérieures - à la rubrique 7 -aide de pré-adhésion. En outre, la plénière a adopté, par 285 oui, 219 non et 31 abstentions, un amendement plus controversé de M.Swoboda (que la Commission européenne n'était pas en mesure d'accepter (voir plus loin) demandant que la Turquie bénéficie, comme les autres pays candidats, de l'instrument structurel de pré-adhésion ISPA et de l'instrument d'aide à l'agriculture et au développement rural SAPARD.
La plénière a rejeté (21 oui, 474 non et 33 abstentions) un amendement de Francesco Speroni, élu de la Lega Nord, qui demandait que ce règlement entre en vigueur après qu'un avis favorable sur l'état de la démocratie et des droits de l'homme en Turquie ait été rendu par le comité de personnalités qui avait établi le rapport sur la situation en Autriche.
Au cours du débat, qui s'est déroulé en présence d'une délégation de députés turcs, Hannes Swoboda, a affirmé que, si l'Union européenne respecte ses engagements vis-à-vis d'Ankara en matière financière (en particulier en approuvant le règlement qui fait l'objet de son rapport), "la balle sera dans le camp de la Turquie", qui, étant traitée à égalité avec les autres pays candidats, "doit agir". M. Swoboda a constaté qu'il existe en Turquie trois grands courants: ceux qui sont pour un rapprochement de leur pays avec l'Europe parce qu'ils sont aussi pour la démocratie; ceux qui souhaitent se rapprocher de l'Europe mais sont sceptiques lorsqu'il s'agit d'adhérer à ses valeurs; et enfin ceux qui s'opposent à la fois à des liens entre la Turquie et l'Europe et à des progrès de leur pays en matière de démocratie et de droits de l'homme. Si dans certains délais, je dirais cinq ans, on constate que la Turquie ne remplit toujours pas les critères politiques de Copenhague et qu'on ne peut donc pas entamer des négociations d'adhésion avec elle, nous devrons commencer à réfléchir à un autre type de partenariat, a estimé M. Swoboda. Il a insisté sur la nécessité qu'Ankara fasse des progrès en matière de démocratie, Etat de droit et droits de l'homme ainsi que dans ses relations avec la Grèce, sur la voie d'un règlement à Chypre et en ce qui concerne la reconnaissance des droits des Kurdes, notamment celui d'utiliser leur langue. Quant au problème arménien, M. Swoboda (en faisant allusion au récent vote par l'Assemblée nationale française d'une résolution sur le "génocide" arménien) estime que ce n'est pas aux Parlements d'autres pays de se prononcer sur des faits « historiques », mais suggère qu'Ankara demande à des historiens turcs d'examiner ces faits, avec des historiens arméniens et d'autres pays (éventuellement européens).
La plupart des députés intervenus dans le débat ont estimé que la Turquie s'est éloignée de l'Europe depuis que le Conseil européen d'Helsinki, en décembre 1999, lui a reconnu le statut de pays candidat à adhérer à l'UE. C'est ce qu'ont affirmé en particulier: - l'élu du PDS allemand André Brie (qui a aussi critiqué l'attitude de l'Union européenne dans cette affaire, en l'exhortant à encourager plus explicitement les forces progressistes en Turquie); - le socialiste grec Giorgos Katiforis (il dit que la Turquie, qui, à l'époque de l'Empire ottoman, avait frappé aux portes de l'Europe, à Vienne, avec les armes, doit maintenant le faire de manière pacifique, si elle ne veut pas que ces portes se ferment définitivement; - le Vert néerlandais Joost Lagendijk (qui, en dénonçant en particulier la situation dans les prisons turques, a cependant estimé que l'UE doit poursuivre sa stratégie actuelle à l'égard d'Ankara, même s'il n'y a pas de garantie de réussite); - l'élu portugais du groupe de l'Union pour l'Europe des nations Luis Queiro (qui a accusé l'Europe d"'hypocrisie politique", puisqu'elle discute d'une aide de pré-adhésion à la Turquie alors qu'elle ne sait pas si ce pays remplira un jour les critères politiques pour adhérer) et l'élu néerlandais du groupe de l'Europe des démocraties et des différences Bastiaan Belder (qui, en estimant que l'UE devra faire encore preuve de beaucoup de patience à l'égard de la Turquie, affirme qu'elle ne devra de toute façon pas assouplir ses critères politiques). Nous devons lancer un signal montrant que nous serons "équitables et francs", s'est exclamé pour sa part le libéral démocrate britannique Andew Duff, alors que le démocrate-chrétien néerlandais Arie Oostlander s'est interrogé sur l'amendement de M.Swoboda visant à faire bénéficier la Turquie, comme les autres pays candidats, des instruments ISPA et SAPARD. Cela signifierait-il moins d'argent pour les pays qui négocient déjà leur adhésion, et qui remplissent les critères politiques et économiques ?, s'est inquiété M.Oostlander. L'élu du FPÖ, Peter Sichrovsky (groupe technique de députés indépendants), qui s'est récemment rendu en Turquie, a jugé la situation "guère encourageante", et Ozan Ceyhun, élu allemand d'origine turque et membre du groupe socialiste, s'est exprimé dans le même sens. Le conservateur britannique Geoffrey Van Orden était, lui, plus optimiste, et a incité l'Europe à éviter les "références constantes" à des événements intervenus "il y a des générations", car ceci perpétue les "stéréotypes" et les préjugés.
Ce rapport de nature technique envoie un message politique à la Turquie, a constaté la libérale néerlandaise Lousewies van der Laan: nous disons à la Turquie qu'elle appartient à l'Europe, ce dont les libéraux sont convaincus, même si, à droite, certains estiment que l'Europe doit rester un "petit club chrétien", a-t-elle affirmé. Oui, la Turquie fait partie de l'Europe, s'est exclamé Alexandros Alavanos (membre grec de la Gauche unitaire), mais elle ne doit pas être dès maintenant mise sur un pied d'égalité par rapport aux autres pays candidats. Son compatriote Efstratios Korakas, membre du même groupe, craint que l'aide de l'Union à la Turquie soit utilisée pour renforcer le système répressif dans ce pays. Et Lennart Sacredeus (membre suédois du groupe du PPE/DE), tout en constatant que la Turquie est, en théorie, un pays laïque, demande des garanties sur l'exercice de la liberté religieuse . Un malentendu existe en Turquie, a affirmé Werner Langen (membre allemand du groupe du PPE), pour qui les Turcs pensent pouvoir entrer dans l'UE à leurs conditions.
Quant au Commissaire chargé de l'élargissement, Günter Verheugen, il a tenu à rappeler que la perspective d'adhésion a l'UE a été jusqu'ici, pour les pays candidats, "l'accélérateur central de la réforme", et il a remarqué que l'on se trouve peut-être "juste avant" la plus vaste réforme jamais entreprise en Turquie. En même temps, M. Verheugen a reconnu que c'est à la Turquie de montrer ce dont elle est capable, que c'est elle qui doit s'adapter à l'Union, et pas le contraire. La Commission s'est prononcée contre l'extension des instruments ISPA et SARPAD à la Turquie, a dit par ailleurs M. Verheugen aux députés, tout en rappelant qu'elle ne peut pas en décider seule.