Une baudruche dégonflée. Par quelques pages de considérations apparemment tranquilles et objectives, Javier Solana a dégonflé une des baudruches européennes: les "stratégies communes" en politique étrangère. Non pas leurs intentions ni leur essence, mais l'utilisation qui en a été faite jusqu'à présent dans la pratique. Après le petit document salutaire et courageux du Haut Représentant de la Pesc, le Conseil ne pourra plus continuer à approuver des textes verbeux et inefficaces.
L'Agence EUROPE a mis à la disposition de ses lecteurs (en le reproduisant dans le n° 2228 de la série EUROPE/Documents) le "document Solana", qui avait été conçu pour rester confidentiel mais avait fait l'objet de tellement de fuites qu'il est préférable pour tous, y compris pour son auteur, que l'opinion publique puisse en prendre connaissance tel qu'il a été écrit, et non seulement à travers des résumés ou des commentaires. Nos abonnés peuvent donc constater de visu que le jugement porté est inexorable. Les Stratégies communes actuelles ne représentent qu'une description rhétorique et prolixe des positions et orientations de l'UE à l'égard d'un pays (Russie, Ukraine) ou d'une région (Méditerranée). Etant destinées à la publication, chaque Etat membre veut y faire figurer tel ou tel concept auquel il tient; le résultat est que ces Stratégies sont composées "par accumulation". Elles n'ajoutent rien aux accords ou autres instruments déjà conclus par l'UE avec les pays en question. Elles sont "adaptées pour les climats favorables", mais inutilisables en période de crise, a écrit M. Solana, car elles ne contiennent pas d'orientations opérationnelles et peuvent difficilement être révisées à la lumière de l'actualité. S'y ajoutent des complications institutionnelles (liées au fait que les Stratégies sont adoptées à l'unanimité mais peuvent être mises en oeuvre par des votes majoritaires). Conclusion, d'une franchise inhabituelle dans les documents communautaires: les programmes issus des Stratégies "sont pratiquement tombés dans la catégorie d'exercices de routine auxquels on ne prête guère attention".
Un dépoussiérage vigoureux. Avec le duo Solana-Patten comme responsable de la politique extérieure européenne, l'UE a eu de la chance. Ils ont opéré un vigoureux dépoussiérage de cette politique. Le vice-président de la Commission avait commencé par ses deux documents de juin dernier: une "communication" à la Commission d'un ton quelque peu provocateur et par moments ironique, et le discours de Paris (l'un et l'autre disponibles dans notre série EUROPE/Documents, n° 2193 et n° 2194). Certes, l'attitude initiale de Chris Patten était encore influencée par l'image d'une fonction publique européenne inefficace et corrompue, image véhiculée notamment par la presse britannique; mais il a compris ensuite que la faute des retards et des lacunes dans la mise en oeuvre des engagements d'aide extérieure de l'UE ne revenait pas exclusivement aux fonctionnaires de Bruxelles, loin de là. M. Patten avait surtout affirmé avec vigueur les compétences de la Commission dans ce domaine et dénoncé (déjà…) l'inefficacité des Stratégies communes. Ses réflexions ont été à l'origine des développements récents de la doctrine du Conseil sur la prévention des crises. Il est raisonnable de penser que le document Solana aura aussi des suites significatives, faisant progresser la politique étrangère européenne vers davantage d'efficacité et de clarté.
Le volet manquant. Nous estimons qu'il manque encore un volet à la réflexion en cours: celui des "zones de libre-échange" en tant que pilier des accords avec les pays tiers. Certes, la Commission a heureusement surmonté la phase des offres de libre-échange tous azimuts: à la Russie, aux Etats-Unis …Mais, à notre avis, même les zones de libre-échange déjà promises (pays méditerranéens, Mercosur, etc.) doivent être soumises à une réflexion avec les pays concernés. Pascal Lamy a fait et continue à faire un travail sensationnel pour changer les objectifs et les modalités des "rounds" de l'OMC, afin d'y introduire la participation réelle des pays en développement, le caractère multifonctionnel de l'agriculture et des règles environnementales et concurrentielles (même si les représentants du "peuple de Seattle", grisés par leurs succès, ne s'en rendent pas compte); il nous semble absurde que les principes que l'on veut introduire au niveau mondial ne soient pas valables également pour les accords bilatéraux et les zones de libre-échange. Nous avons l'intention d'y revenir de façon spécifique. (F.R.)