login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 7635
AU-DELÀ DE L'INFORMATION /

L'UE ne devrait pas faire l'erreur d'ouvrir maintenant un débat sur ses frontières futures qui n'aura de signification que lorsque ses ambitions et sa nature auront été définies - Eviter aujourd'hui un débat inutile et traumatisant

L'Ukraine, un cas à méditer. L'UE doit-elle ouvrir une vaste réflexion sur ses dimensions futures ? Définir aujourd'hui quelles peuvent être ses limites géographiques de demain ? Le président de la Commission Romano Prodi l'a demandé à plusieurs reprises. Nous nous permettons de douter de l'opportunité d'une telle initiative dans les circonstances actuelles. Pour un ensemble de raisons que nous voudrions exposer en commençant par un exemple: celui de l'Ukraine.

Il y a quelques mois, Romano Prodi avait largement assimilé le cas de l'Ukraine à celui de la Russie, en laissant entendre que l'adhésion n'était envisageable ni pour l'une ni pour l'autre, et qu'il fallait réfléchir à des formules alternatives de relations étroites. C'est dans ce sens que nous avions rendu compte de ses phrases dans cette rubrique. La mission de Kiev auprès de l'UE avait trouvé notre interprétation trop abrupte, en nous assurant qu'elle avait reçu du cabinet du président de la Commission des apaisements et des assurances dans le sens d'une ouverture possible, et en soulignant que l'adhésion représentait l'objectif officiel et proclamé de son pays, approuvé aussi bien par le gouvernement que par le Parlement. L'Ukraine était à l'époque en période pré-électorale, et l'un des enjeux majeurs de la campagne était justement l'attitude à l'égard de l'UE et de la construction européenne. Des prises de position trop nettes en provenance de Bruxelles contre la candidature à l'adhésion auraient pu être utilisées comme argument électoral, ce qui nous avait amenés à ne plus revenir sur le sujet même si d'autres déclarations de M. Prodi avaient confirmé de manière explicite que nous avions bien compris ce qu'il entendait dire.

Les élections ayant apporté la victoire à la tendance pro-européenne, les autorités ukrainiennes avaient à nouveau essayé d'obtenir une ouverture explicite des Institutions communautaires à la candidature de leur pays. Jusqu'au moment où "Monsieur Pesc", Javier Solana, avait observé que "les questions, il fallait les poser au bon moment", et que celui-ci n'était justement pas le bon moment pour réclamer de l'UE une réponse formelle et explicite. L'UE doit encore "digérer" son acceptation de principe de la candidature de la Turquie, et s'adapter à un élargissement qui pourrait doubler en quelques années le nombre de ses membres. Il faut éviter de "surcharger la barque" ; l'insistance sur une réponse immédiate risque de provoquer un "non", avec le danger qu'il serait ensuite difficile de le modifier. Face à un tel danger, n'est-il pas préférable, dans l'intérêt de l'Ukraine elle-même, de ne pas insister pour le moment ? Sagement, les autorités de Kiev ont suivi le conseil de Solana et, dans leurs contacts plus récents à haut niveau, elles n'ont plus insisté. Le silence signifie que tout reste possible.

Les frontières seront déterminées par l'évolution de l'Europe unie. A notre avis, la position "en retrait" est celle que l'UE devrait garder sur un plan général dans les circonstances actuelles, en évitant d'ouvrir le débat public que le président de la Commission semble souhaiter. Les dimensions de l'Union européenne dépendront de son évolution future, qui reste pour le moment une nébuleuse.

L'Europe unie pourrait évoluer vers une simple zone de libre commerce, très utile sans doute et en mesure de garantir une certaine stabilité politique entre les pays participants sur un territoire très vaste. Mais ce serait une Europe sans l'ambition de jouer un rôle à elle dans les affaires du monde, sans volonté politique propre, à l'enseigne de la coopération intergouvernementale, avec des Institutions communes dépourvues de véritables pouvoirs. C'est l'Europe que souhaite la majorité de l'opinion publique britannique et de quelques pays nordiques. Pourquoi une telle Europe devrait-elle geler une fois pour toutes ses frontières ?

L'Europe unie pourrait évoluer vers la formule des "deux Europes", déjà théorisée dans le passé (Europe/espace large et peu compact, Europe/puissance réservée aux pays qui conservent les ambitions du projet initial), mal réalisée avec les "coopérations renforcées" d'Amsterdam et pourtant déjà réelle avec la monnaie unique et Schengen. Face à la perspective d'une Union européenne dépassant les 30 membres, cette formule apparaît de plus en plus, à qui veut regarder la réalité en face, comme la seule qui puisse sauvegarder les objectifs de la force et de la cohésion, et il faut féliciter la Présidence actuelle du Conseil de l'avoir dit sans ambages. D'après le secrétaire portugais aux Affaires européennes Seixas da Costa, "le défi de l'élargissement a changé la qualité de l'Union et réduit l'ambition du projet européen". L'erreur, à notre avis, est de considérer que les "coopérations renforcées" seraient suffisantes, avec quelques améliorations, pour retrouver l'ambition du départ. En fait, un nouveau projet parallèle à l'élargissement est nécessaire, celui que Jacques Delors a qualifié d'avant-garde ouverte. Certains chefs de gouvernement donnent l'impression de l'avoir compris ou, du moins, d'avoir commencé à se poser des questions. Si le "projet parallèle" mûrit et progresse, les frontières de l'Union européenne large ne doivent pas être figées, et l'Ukraine -pour citer le pays déjà pris comme exemple- y aurait sa place, étant entendu que l'Europe/puissance restera ouverte à tous les membres de l'Europe/espace qui en accepteront les principes et les Institutions et qui seront en mesure d'en respecter les règles.

Quelle que soit l'évolution parmi les deux modèles cités, définir aujourd'hui des frontières de l'Europe future nous paraît inopportun. Certaines réactions à l'acceptation de principe de la candidature turque ont prouvé à quel point les opinions sur les dimensions possibles de l'Europe unie sont encore partagées ; épargnons aux partis politiques et aux savants un exercice dangereux, susceptible de soulever des passions difficilement contrôlables et surtout inutile, dans le sens que les frontières futures dépendent des évolutions prochaines. Il sera toujours temps de parler de dimensions lorsque l'Union saura où elle va, où elle veut aller.

Une autre image de la Turquie. Les divergences et les polémiques qui ont suivi l'octroi à la Turquie du rôle formel de pays "candidat à l'adhésion" ont offert un avant-goût de ce que serait le débat sur les frontières futures. Les chefs de gouvernement ont tranché, et Jacques Chirac a ainsi résumé les raisons qui les ont amenés à la conclusion qu'on sait: "la Turquie, par son histoire et ses ambitions, est européenne". Le Premier ministre turc Bulent Ecevit a considéré comme un élément très positif l'échec ainsi infligé à la thèse de Samuel Huntington sur le choc inéluctable des civilisations. D'autres ont réagi bien différemment, en ironisant sur la référence de Chirac à l'histoire, en observant qu'il est vrai que les vicissitudes de l'empire ottoman ont été pendant des siècles étroitement imbriquées dans l'histoire de l'Europe, mais avec des objectifs de conquête qui ont porté cet empire jusqu'aux portes de Vienne par la voie de terre, et tout près de Venise par la mer ; objection étrange car elle reviendrait à contester, par exemple, la réconcialition franco-allemande en raison des guerres du passé. Un grand parti politique allemand s'est rangé contre l'adhésion turque. La présidente du Parlement européen a invité à explorer s'il existe des possibilités autres que l'adhésion pour intégrer la Turquie dans l'Europe, et elle a posé explicitement la question de l'intégration culturelle.

En même temps, Bulent Ecevit a fait des remarques qui méritent d'être soulignées. Sa personnalité a vivement impressionné les médias européens. Pour l'un, il est apparu "plus européen que beaucoup d'Européens" ; un autre a rappelé son passé de poète et de spécialiste du sanscrit ; tous ont souligné à quel point ce petit homme aimable et cultivé offrait de son pays une image bien éloignée de l'image traditionnelle et superficielle. M. Ecevit a déclaré que l'UE s'élargira encore à l'Est "vers le Caucase, l'Azerbaïdjan, l'Asie centrale", et son ministre des Affaires étrangères Ismaïl Cem a souligné: "la Turquie a sa culture et son identité, il n'est pas question qu'elle y renonce". Il semble donc que la conception qu'ont MM. Ecevit et Cem de l'UE élargie rejoigne la définition qu'en a donné récemment Jacques Delors (1). Il est impensable que M. Cem ne reconnaisse pas à l'Europe la même volonté de sauvegarder sa culture et son identité qu'il réclame pour son pays.

C'est dans cet esprit, nous semble-t-il, qu'il faut évaluer l'adhésion future de la Turquie à l'UE. Et alors, même les références au Caucase et à l'Azerbaïdjan deviennent compréhensibles.

Fin (momentanée) de l'exercice. Avec cet aspect des frontières, nous estimons avoir pour le moment teminé le tour d'horizon commencé la semaine dernière sur les évolutions marquantes des esprits et des opinions à propos de la prochaine réforme institutionnelle, en attendant la suite. Il nous reste à effectuer l'exercice le plus périlleux: la synthèse des "évolutions marquantes" et l'évaluation des perspectives qu'elles ouvrent. Nous allons essayer de le faire cette semaine même, ou au début de la semaine prochaine au plus tard. Ferdinando Riccardi

- - - - - - - - -

(1) "Les objectifs d'une Europe à trente" dans la conférence devant l'Aspen Institute, voir notre bulletin du 4 janvier pp.3 et 4.

 

Sommaire

AU-DELÀ DE L'INFORMATION
JOURNEE POLITIQUE
INFORMATIONS GENERALES
INTERPENETRATION ECONOMIQUE
SUPPLEMENT HEBDOMADAIRE