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Bulletin Quotidien Europe N° 13613
REPÈRES / RepÈres

L’Union européenne, objet de haine

L’Union européenne est perçue de plus en plus positivement non seulement chez ses alliés habituels du continent, mais aussi en Islande, en Norvège et au Groenland. Selon un sondage inhabituel, les Canadiens préféreraient adhérer à l’Union européenne plutôt que devenir un territoire des États-Unis d’Amérique. Quant aux citoyennes et citoyens de l’UE, ils confortent ses grandes options et valident les ambitions du Parlement de peser davantage, selon le dernier Eurobaromètre. Alors, tout va très bien, Madame la Marquise ?

Pas tout à fait, car seulement un Européen sur deux considère que le rôle protecteur de l’UE s’est accru durant ces dernières années. Une large majorité marque son inquiétude sur le plan international en souhaitant un rôle accru de l’UE pour améliorer la sécurité collective (86% en moyenne, mais avec de grandes différences selon les pays). Cette demande se double d’un appel pressant à agir contre la baisse du pouvoir d’achat et la pauvreté (EUROPE 13607/23). Or, il n’est pas évident que l’Union dispose actuellement de tous les moyens permettant de répondre à ces aspirations. Gare aux lendemains qui déchantent !

Le projet européen a toujours eu ses détracteurs internes, mais, sauf au Royaume-Uni, ils n’étaient pas en mesure de faire basculer les opinions publiques de façon décisive. Ce qui est nouveau, c’est le nombre et la puissance des acteurs hostiles ainsi que la radicalité de leur position.

De longue date, les autorités russes s’efforcent de déstabiliser l’Union en soutenant les partis politiques qui lui sont hostiles, spécialement ceux d’extrême droite, qui sont désormais bien implantés au Parlement européen, au point de favoriser des majorités inédites. L’on vit la main de Moscou dans les dernières élections nationales en Géorgie, en Moldavie, en Slovaquie, en Roumanie. Au sein du Conseil européen, deux membres, opposés à l’aide militaire à l’Ukraine, font le jeu de Moscou. À aucun moment, Poutine n’a suggéré une participation de l’UE à des pourparlers visant à faire la paix en Ukraine.

En Turquie, le régime s’est éloigné des valeurs européennes, ce que confirme l’évolution actuelle vers une dictature, que l’eurosphère officielle n’ose dénoncer.

Le plus grand changement est venu de Washington, où le nouveau président, dont la culture historique est faiblarde, proclame que l’Union européenne a été conçue pour nuire aux intérêts américains et remet en question la solidarité transatlantique en cas d’attaque sur le sol de l’UE. Son vice-président se révèle encore plus anti-européen que lui, comme l’a montré son discours à la conférence de Munich de la mi-février. Les échanges internes qui ont filtré le 25 mars entre hauts dirigeants américains (Signalgate) ont révélé leur détestation de payer pour les Européens, qualifiés de ‘profiteurs’ ou de ‘parasites’.

L’une des techniques utilisées par les adversaires de l’Union européenne consiste à humilier son représentant à l’occasion d’une visite officielle. L’on se souvient du clash lorsque Josep Borrell se rendit à Moscou, en février 2021 (EUROPE 12653/12), et de la façon dont Ursula von der Leyen fut traitée à Ankara lors du Sofagate, en avril 2021 (EUROPE 12694/1). Plus récemment, en février de cette année, la Haute Représentante pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Kaja Kallas, espérait rencontrer son homologue, Marco Rubio, qui ne trouva pas le temps de la recevoir (EUROPE 13588/20). Et un ami proche de l’UE, le président Zelensky, fut reçu dans le Bureau ovale, mais très mal traité, ce qui créa l’indignation à l’échelle mondiale. Depuis lors, les choses se sont un peu apaisées, mais l’axe Trump-Poutine, malgré quelques tensions, reste bien vivant.

La conception de la démocratie véhiculée par Trump, Vance, Musk et leur entourage a ‘libéré la parole’ sur notre continent. Lors des élections du 23 février, l’extrême droite allemande (AfD) en tira profit. À Budapest, Viktor Orbán se sent relégitimé pour ironiser sur les faiblesses de l’Union. Ce qui était moins attendu se passa dans un État membre fondateur, l’Italie, où la présidente du Conseil, Giorgia Meloni, dont les relations avec Washington sont bonnes sinon affectueuses, s’est complètement désolidarisée du Manifeste de Ventotene, le 19 mars, devant le Parlement national.

Pour rappel, ce texte rédigé notamment par Altiero Spinelli, alors emprisonné par Mussolini, constitue l’un des fondements de l’engagement de l’Italie dans la construction européenne. Ayant cité des extraits qui lui convenaient, Mme Meloni s’est exclamée : ‘Je ne sais pas si c’est votre idée de l’Europe, mais ce n’est certainement pas la mienne’, provoquant un tollé parmi les députés du Parti démocrate. Dans l’édification d’une Europe de la défense, plus autonome, l’Italie est devenue le maillon faible parmi les grands pays.

Tout récemment, la condamnation de Marine Le Pen et de ses complices par la justice française, si elle a été sobrement évoquée au Parlement européen (EUROPE 13611/2), a très vite suscité des désapprobations indignées de Poutine, Trump, Orbán et Salvini : les ennemis de nos ennemis sont nos amis… Le système institutionnel de l’UE n’est pas habitué à ce genre de situation. Entretemps, beaucoup auront gobé le message dominant, selon lequel il s’agirait d’une atteinte à la démocratie française.

Les réseaux sociaux sont connus pour diffuser le meilleur et le pire. En principe, ils ne peuvent pas transmettre des discours de haine. Mais celle à l’égard de l’Union européenne n’est pas censurée et nous y sommes : annonces ‘prophétiques’ de sa disparition prochaine, appels à en sortir rapidement, proférations contre les ‘corrompus’ de Bruxelles, attaques personnelles contre la présidente von der Leyen, jusque dans sa vie privée, dénonciation du bellicisme de l’Union, vulgarisation des positions russes relatives à l’Ukraine, ‘révélations’ sur les prétendus yachts de luxe du président Zelensky, et l’on en passe.

L’Union européenne, puissance soft, championne mondiale de l’aide au développement, solidaire face aux drames humanitaires, croyait avoir peu d’ennemis. Elle découvre, sidérée, qu’elle en a beaucoup, au-dehors et au-dedans, sans pouvoir trouver la parade appropriée.

Il existe pourtant des pistes pour renverser cette situation délétère.

D’abord, la citoyenneté européenne a disparu du lexique des décideurs. Il importe de la remettre à l’avant-plan, en soulignant l’effet citoyen de chaque projet ou programme et, si possible, en établissant un calendrier d’actions pour renforcer cette citoyenneté, qui est le trésor de l’Union.

Deuxièmement, il s’impose de faire une pédagogie du droit. Celui-ci est légitime. Il offre des garanties pour l’effectivité de la démocratie et les règles de la vie en commun. Il protège contre l’arbitraire, la loi absolue du plus fort, l’irrationnel, la tyrannie. Ceci nécessite de traiter les magistrats avec respect.

Troisièmement, l’Union doit mettre en évidence son combat contre la corruption. Celle-ci existe aux niveaux local, régional, national et international : elle est partout. Le Parlement européen et la Commission doivent faire le ménage. Mais il existe aussi des efforts législatifs : une nouvelle directive est en gestation (EUROPE 13609/9). Tous les outils existants et leurs résultats doivent être mieux connus.

Quatrièmement, l’Union européenne parle trop en chiffres. Les titres de ses communiqués de presse et ses annonces l’illustrent : autant de milliards affectés par ici, autant par là. Cela finit par créer la suspicion chez un lecteur non averti : pourquoi tout cet argent ? Va-t-il vraiment là où il doit aller ? Il conviendrait de rédiger des phrases explicatives, dessinant un fil conducteur, rappelant les rétroactes, l’imputation budgétaire, la justification par les résultats espérés, les bénéficiaires effectifs, les perspectives ultérieures.

Enfin, au vu de la solidarité des dictatures, il importe de travailler à une plus grande solidarité entre les démocraties, où qu’elles se situent, d’adopter un manifeste commun démontrant la supériorité des démocraties pour résoudre les problèmes collectifs, bref, de générer la fierté démocratique. Il faut, aussi, rappeler la légitimité des acteurs principaux de l’Union. Tout le monde a compris que les eurodéputés ont été élus par les citoyens, mais, pour le reste, c’est moins simple. Je lis souvent, sur les réseaux sociaux, que la présidente de la Commission est qualifiée de ‘non élue’, ou que ‘je ne l’ai pas choisie’, alors que personne n’en réclame autant pour les dirigeants de l’OTAN, du Conseil de l’Europe, de l’OCDE, de l’OMC, etc. C’est le signe d’une gloire, d’une réussite de l’institution, et en même temps, la manifestation d’une demande, à laquelle il faudra bien répondre un jour…

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
ACTION EXTÉRIEURE
SÉCURITÉ - DÉFENSE
PLÉNIÈRE DU PARLEMENT EUROPÉEN
POLITIQUES SECTORIELLES
SOCIAL - EMPLOI
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
COUR DE JUSTICE DE L'UE
CONSEIL DE L'EUROPE
BRÈVES