L’Ukraine, la République et les oligarques
Installé en Ukraine depuis 2011, Sébastien Gobert a été notamment correspondant pour Libération, RFI, Mediapart et Le monde diplomatique, avant de rejoindre l’ONG Team4UA. Avec cet ouvrage, il nous offre une véritable plongée dans le système oligarchique ukrainien avec ces multiples facettes. Entre récit d’une saga, avec tous ces excès, décryptage des dysfonctionnements de l’État de droit et des mécanismes de corruption. Sur fond de mobilisation de la société civile et avec des perspectives toujours incertaines.
« Depuis 1991, le Bélarus n’a (…) connu que deux chefs de l’État, et la Russie deux et demi – le mandat de Dmitry Medvedev (2008-2012) n’ayant été qu’un paravent du pouvoir de Vladimir Poutine. Dans le même temps, six présidents, seize Premiers ministres et vingt et un gouvernements se sont transmis le pouvoir de manière pacifique en Ukraine, à l’exception de 2014. Le tout, malgré trois crises financières (1998, 2008 et 2014), deux révolutions (2004 et 2014), une guerre (à partir de 2014} et une pandémie (2020-2021) », nous rappelle l’auteur, avant d’ajouter : « Ce que certains dénigrent comme une preuve d’instabilité chronique, les Ukrainiens le revendiquent comme un symptôme de leur allergie à l’autoritarisme ». Et « les oligarques du pays, acteurs pour la plupart indépendants et influents, ont pesé de tout leur poids sur ces processus. Par leurs affrontements économiques et politiques et, souvent, par des moyens peu recommandables, ils ont contribué à empêcher la consolidation d’une verticale du pouvoir qui menacerait leurs intérêts et leurs influences ».
Si à la suite d’une révolution ou d’un bouleversement électoral, les fenêtres d’opportunité de réformes structurelles ne sont restées ouvertes que deux ans en moyenne dans des pays comme la Tunisie, l’Égypte, le Guatemala, l’Afrique du Sud, la Malaisie ou encore le Soudan, « l’Ukraine a au contraire réussi à solidifier un consensus sur la nécessité de changements en profondeur, qui s’est exprimé d’une manière originale dans l’élection de Volodymyr Zelensky en 2019 », estime Sébastien Gobert. Et de poursuivre : « Depuis 2014, le pays est en chemin pour réussir une transition durable, à l’instar de la Corée du Sud à partir de 1987, de Taïwan à partir de 1988 ou du Chili post-Pinochet. Ces pays n’ont toutefois pas (encore) eu à subir les coups de boutoir d’un voisin impérialiste et revanchard. Les Ukrainiens sont certes les premiers responsables de leur propre corruption ; mais celle-ci a été indéniablement encouragée par le Kremlin, ses forces armées, ses hydrocarbures ou encore ses agents infiltrés. Ce contexte de guerre rend d’autant plus remarquables les avancées post-Maïdan ».
Si « les biais et conflits d’intérêt des principaux médias sont évidents », l’une des particularités de l’Ukraine, en particulier au regard de la situation russe, est leur multiplicité. « Leur concurrence acharnée et leurs moyens considérables entretiennent (…) une culture du débat et de l’investigation qui va caractériser l’espace public ukrainien. La multiplicité des opinions empêche l’émergence d’un discours officiel unique », souligne l’auteur.
En 2004, lors de la Révolution orange, c’est bien la société civile qui se mobilise, les acteurs étrangers se bornant à accompagner le mouvement. Avec « des déclarations, des efforts de médiation et des dons ad hoc ». « De la même manière, l’oligarque russe en exil Boris Berezovsky admettra avoir transféré 50 millions de dollars à l’homme d’affaires ‘orange’ David Jvania. Théorie du complot et propagande russe feront de cet engagement la preuve d’une ‘fabrication’ de la Révolution par les Occidentaux. Non seulement cette ingérence n’a jamais été prouvée, mais ces pseudo-analyses géopolitiques occultent aveuglément les origines locales et le dénouement très ukrainien des protestations », écrit Sébastien Gobert.
Si depuis l’avènement de la « République oligarchique » sous la présidence de Leonid Koutchma, « les Russes demeurent évidemment présents sur le marché ukrainien, que ce soit dans le Donbass, dans les ports d’Odessa, dans les circuits énergétiques ou à travers des coopérations industrielles », « ces connexions ne présupposent en rien des appétences oligarchiques pour une intégration plus poussée au sein de l’Union douanière eurasiatique ». Avec autant de nuances qu’il y a de personnages, les positionnements des milliardaires et multimillionnaires ukrainiens tendent à privilégier le statu quo ukrainien pour éviter les contraintes et la concurrence des modèles occidental et russe. « C’est pourtant en Ukraine que ce statu quo est remis en question » par « l’instauration d’une verticale du pouvoir structurée au profit d’un cercle rapproché autour de Viktor Ianoukovitch », explique l’auteur, non sans rappeler qu’on estime que la « Famille » de Ianoukovitch a fait disparaître entre 12 et 40 milliards de dollars entre 2010 et 2014. Et alors que le président et sa « Famille » prennent la fuite, le 21 février 2014, les ministres des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, et allemand, Frank-Walter Steinmeier, tentent encore de faire appliquer un compromis politique qui laisserait Viktor Ianoukovitch en poste. « A Kiev, il n’y a plus qu’eux pour ne pas réaliser que l’Histoire est déjà écrite », observe Sébastien Gobert.
À partir de 2014, « ni le Kremlin ni les grands magnats ne pourront (plus) contenir l’appétit de changement de la société ukrainienne », poursuit l’auteur. « Au contraire de 2005, la société civile ne ‘rentre pas chez elle’ en espérant des changements par le haut. Les organisations nées ces dernières années fourmillent d’idées, de projets et de recommandations. Elles entendent accompagner les réformateurs dans leurs tâches et, si besoin, exercer une pression sur eux. Le gouvernement, second acteur né des élections post-Maïdan, secoué par la guerre et la précarité financière, se prête volontiers à la transformation de l’État. Enfin, les partenaires occidentaux de l’Ukraine s’investissent de manière inédite. Bruxelles ressent une responsabilité particulière face à cette Ukraine qui a défendu le drapeau bleu étoilé sur des barricades ensanglantées. L’Union européenne axe ses efforts sur l’État de droit et l’adaptation de l’économie ukrainienne avant son intégration dans le marché unique. Elle met en place une conditionnalité contraignante : des réformes pour du soutien financier. Washington prend conscience du risque que fait peser l’impérialisme russe sur les fragiles équilibres européens », rappelle l’auteur, qui précise que « l’Ukraine connaît plus de transformations entre 2014 et 2015 qu’en vingt-cinq ans d’indépendance ».
En 2019, lors de son élection surprise, « Volodymyr Zelensky canalise les attentes diffuses de ses électeurs dans un message de changement global ». S’il dispose d’une majorité absolue à la Verkhovna Rada, avec 254 sièges, la première phase de son mandat est marquée par l’inexpérience et « au bout d’un an et demi de mandat, le chef de l’État semble dépassé par les intrigues inhérentes à la République oligarchique », écrit Sébastien Gobert. Avant d’ajouter : « Au Parlement, sa majorité s’est amoindrie suite au désistement de plusieurs députés. L’instabilité gouvernementale demeure la règle, marquée par les renvois inopinés et souvent injustifiés de ministres et de directeurs d’agence. Si l’intégrité de Volodymyr Zelensky n’est pas directement remise en cause, les comportements de ses proches collaborateurs et de ses députés interpellent. L’action politique semble brouillonne, paralysée par les manigances de groupes concurrents auxquels le chef de l’État ne parvient pas à opposer son autorité ou son arbitrage ».
L’invasion généralisée du 24 février 2022 va changer la donne : « En quelques jours, la Russie occupe quelque 25% du territoire national, entraînant l’exil de plus de dix millions de personnes vers d’autres régions du pays et de plus de sept millions de personnes supplémentaires vers l’étranger. Les bilans humains et matériels atteignent rapidement des niveaux sans précédent en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte dramatique, Volodymyr Zelensky s’impose comme un acteur géopolitique incontournable. (…) Par sa vivacité, sa communication audacieuse et une indéniable dose de courage, il devient le visage d’une nation en résistance. Une aura qu’il superpose aux pouvoirs étendus conférés par la loi martiale afin de coordonner l’effort de guerre et de modifier les équilibres de la République oligarchique. Bankova [nom de la rue sur laquelle se trouve le palais présidentiel et par extension désignation de la présidence : NDLR], le RNBO [le Conseil de défense et de sécurité nationale], le SBU [les services de sécurité] et les différentes administrations militaires prennent une ascendance inédite qui minore les équilibres préexistants entre la présidence, le gouvernement, le Parlement et les baronnies régionales », écrit l’auteur, qui souligne aussi le redémarrage de la lutte contre la corruption. Au point qu’en mars 2023, le Groupe d’États contre la corruption du Conseil de l’Europe retire l’Ukraine de la liste noire des pays ne fournissant aucun effort contre ce fléau.
Et l’ouverture des négociations d’adhésion à l’Union européenne contribue à accélérer les réformes. « En 2022, 53,6% des exportations nationales ont pris la direction de l’Union européenne, contre 39,1% en 2021. Un certain nombre d’entreprises ukrainiennes ont étendu leurs activités vers le marché unique, a minima pour des raisons logistiques. L’idée européenne est d’ores et déjà une réalité pour l’Ukraine. Et ce, quel que soit le rythme de l’avancée du processus technique de négociations », observe Sébastien Gobert. Et de poursuivre : « Des sept conditions préalables qui avaient été établies par Bruxelles, quatre sont déjà remplies et validées. Une procédure transparente de sélection des juges de la Cour constitutionnelle a été adoptée d’après les recommandations de la commission de Venise. Le processus de vérification de l’intégrité des candidats du Haut Conseil de la justice a été achevé. Dans la même ligne, une Haute Commission de sélection des juges a été créée. Une loi anti-blanchiment est passée, en accord avec les normes du Groupe d’action financière [GAFI]. Un plan stratégique de refonte des organes de sécurité et de police a aussi été approuvé par Volodymyr Zelensky (…). Enfin, la législation régulant les médias s’est alignée sur une directive communautaire concernant l’audiovisuel. Reste en suspens l’adaptation du cadre légal de la protection des minorités nationales, un point de contention particulièrement sensible avec la Hongrie. La lutte contre la corruption est un sixième critère – crucial – à respecter. (…) La septième condition lui est liée : la ‘dé-oligarchisation’ de l’économie. Si ces deux derniers points font référence à des luttes quasi conceptuelles et de long terme, l’exécutif ukrainien est déterminé à apporter prestement des preuves tangibles de son action. Les effectifs du NABU [le Bureau national anticorruption] sont augmentés de 30%. Une restructuration du Comité anti-monopole est à l’œuvre. Des lois sur la transparence du financement des partis politiques et le lobbying sont censées démontrer l’ambition de Kiev de modifier les règles du jeu, voire de mettre à bas la République oligarchique ».
S’il est évident qu’« un succès de l’aventure impérialiste du Kremlin conduirait à un changement de paradigme et à la disparition par les armes de la souveraineté ukrainienne, et donc de la République oligarchique », l’auteur évoque plusieurs scénarios sur les chemins que pourrait emprunter l’Ukraine. Avec, en premier lieu, un statu quo qui verrait « la perpétuation d’une oligarchie vorace entrelacée avec les institutions d’État et les instances judiciaires », compliquant l’effort de guerre sur le long terme et les efforts de la société civile pour amener le pays à la porte de l’Union européenne. Un deuxième scénario évoque le remplacement des oligarques actuels par une nouvelle génération, avec des évolutions plus ou moins marginales, mais laissant survivre la République oligarchique, ce qui freinerait l’européanisation du pays. La troisième hypothèse envisage une dérive autoritaire générant une « verticale renforcée du pouvoir [qui] aurait plus de moyens pour afficher des résultats dans la lutte anticorruption, la ‘dé-oligarchisation’ et préserver les apparences d’une pluralité politique ». Enfin, un « moment Rockfeller » verrait « un assagissement volontaire des oligarques ukrainiens, en faveur d’une démonopolisation de l’économie et du respect de l’État de droit, en échange du respect par l’État de leur fortune, de leurs libertés et de leur vie ». Une combinaison de plusieurs de ces scénarios est aussi possible, explique l’auteur.
« L’Europe va venir ici et mettre de l’ordre ». Cet adage populaire traduit peut-être un espoir, mais surtout la défiance profonde des citoyens ukrainiens envers leurs dirigeants. Or, si l’Union européenne avait largement contribué à domestiquer l’oligarchie post-communiste des États baltes et de la Pologne dans les années 1990, « il n’est pas sûr que Bruxelles soit aussi forte aujourd’hui qu’auparavant ». Et Sébastien Gobert d’égrainer en conclusion les faiblesses et les risques qui affectent l’Europe : « La pénétration des économies et des marchés immobiliers par des fonds à l’origine douteuse, venus d’oligarques post-soviétiques ou autres, interpelle quant à la capacité de résistance et d’autodéfense des autorités occidentales. Nombre de systèmes judiciaires semblent peu à même de sanctionner des criminels qui, reconnus comme tels à l’est, jouissent d’un exil doré à l’ouest. D’un point de vue politique, la longévité au pouvoir du Fidesz de Viktor Orbán en Hongrie et, jusqu’à décembre 2023, du PiS de Jaroslaw Kaczynski en Pologne semble légitimer leurs atteintes répétées à l’État de droit, pourtant contraires à l’acquis communautaire dont la Commission est censée être la garante. Les récents développements électoraux en Italie, en Slovaquie ou aux Pays-Bas envoient des signaux contrastés quant à la détermination occidentale à respecter un socle commun de valeurs et de normes. Le renouvellement du Parlement européen [en] juin 2024 [s’est traduit par un renforcement] des groupes populistes et eurosceptiques. Le Royaume-Uni est encore aux prises avec les conséquences du Brexit. Aux États-Unis, la perspective d’un retour à la Maison blanche de Donald Trump en fait frémir plus d’un. De même que la montée confiante de Marine Le Pen en France, en amont des élections de 2027 ». (Olivier Jehin)
Sébastien Gobert. L’Ukraine, la République et les oligarques. Tallandier. ISBN : 979-1-0210-6054-8. 349 pages. 21,50 €