À l’annonce du décès de Jacques Delors, communiqué le 27 décembre à l’AFP par sa fille, Martine Aubry, d’innombrables paroles d’hommage furent prononcées et de multiples articles publiés dans toute l’Europe ; le quotidien Le Monde y consacra sa « une », son éditorial et surtout un dossier de six pages de grande qualité. Tout ceci était parfaitement mérité, au vu du bilan du président de la Commission européenne qu’il fut durant dix ans (1985-1995) : intégration de l’Espagne et du Portugal dans les Communautés, Acte unique européen, train de mesures législatives pour l’achèvement du marché intérieur, accords de Schengen, doublement des fonds structurels, combat gagné pour la compétence éducative de l’Europe (Erasmus), réforme de la PAC, programme d’aide aux plus démunis, rôle pionnier pour la réunification effective de l’Allemagne, préparatifs du nouveau traité fondateur (Maastricht) instaurant l’Union européenne et sa citoyenneté, des compétences nouvelles et surtout, le calendrier contraignant vers la monnaie commune.
Au terme de cette décennie, le prestige de la Commission était incomparablement plus élevé que dans la période antérieure. Les pouvoirs du Parlement européen étaient sensiblement augmentés, notamment par la codécision avec le Conseil de l’UE ; au sein de celui-ci, la pratique du vote à la majorité qualifiée était tout à fait courante. La jurisprudence de la Cour de justice s’était remarquablement étoffée, dans un sens conforme à l’intérêt communautaire et à celui des citoyens. Le Conseil européen avait, en la personne de Delors, un interlocuteur de qualité qui savait vers où aller. Alors que l’URSS s’était disloquée, l’Union européenne était devenue si attractive qu’au-delà de l’adhésion de trois nouveaux États en 1995 (Autriche, Finlande et Suède), les pays d’Europe centrale et orientale (PECO), qui avaient bénéficié de sa solidarité concrète dès 1989, considéraient aussi la perspective d’une adhésion.
Sinon délibérément, en tout cas dans leur inconscient collectif, les capitales souhaitaient reprendre la main. Qui pour succéder à Delors ? Britanniques et Néerlandais soutenaient Ruud Lubbers, dont ne voulaient ni Kohl ni Mitterrand. Ceux-ci proposèrent Jean-Luc Dehaene, que ceux-là recalèrent : trop fédéraliste ou trop peu malléable, sans doute. L’unanimité se fit par dépit, sur le chef du gouvernement luxembourgeois, Jacques Santer, qui recueillit une courte majorité au Parlement européen. La « Commission molle » s’installa, l’on put mettre à son crédit le lancement de l’euro. Mais les eurodéputés, brisant l’axe traditionnel avec la Commission, harcelèrent celle-ci, pointant des phénomènes de copinage, mauvaise gestion et faible sens des responsabilités, jusqu’à réclamer un audit indépendant, ce « Rapport des Sages » dont le verdict fut meurtrier. Constatant qu’elle n’avait plus de majorité au Parlement, la Commission ‘Santer’, pour éviter un vote de défiance, démissionna collectivement en mars 1999. Jamais l’institution ne fut aussi bas. En un peu plus de quatre ans, l’héritage des années Delors était, sur ce plan, dilapidé.
De plus, la méthode communautaire, qui avait fait ses preuves et dont le précité faisait inlassablement l’éloge, en prit un coup. L’intergouvernementalisme fit son grand retour. Cela se manifesta par l’initiative de plusieurs ministres pour créer, hors de l’UE, un processus de convergence dans l’enseignement supérieur, dit « de Bologne » (1999), puis par le Conseil européen extraordinaire de Lisbonne (mars 2000), qui, pour atteindre des objectifs chiffrés au terme de la décennie, lança la méthode ouverte de coordination (MOC), dont les acteurs quotidiens étaient les ministres et la Commission. Dans les deux cas, le Parlement européen était hors-jeu, avalant ces grosses couleuvres sans broncher. Le droit mou devient à la mode, préféré aux actes contraignants.
Delors voulait une Europe sociale, qu’exprimait la Charte communautaire des droits sociaux fondamentaux des travailleurs, acquise au Conseil européen de Strasbourg (1989), mais non contraignante en raison du refus britannique de la signer. Il avait insisté, dès Maastricht, pour que l’Union monétaire fût complétée par une coopération économique de même poids politique ; il ne fut pas entendu. En 1993, la Commission produisit l’important Livre blanc « Croissance, compétitivité, emploi. Entrer dans le XXIe siècle », vite surnommé « Le testament Delors ». Il proposait, entre autres, de vastes investissements dans des équipements collectifs ; verbalement, les ministres des Finances marquèrent leur accord, mais la suite allait démontrer une absence de mise en œuvre et de référence.
D’origine modeste, Jacques Delors s’exprimait en termes simples à propos d’enjeux complexes. Il était entré en politique par le syndicalisme. Il plaisait sans doute à l’homme de la rue par son goût soutenu pour les compétitions de football et de cyclisme, ainsi qu’aux jeunes, qui lui devaient de possibles formations transnationales. Il aimait la presse de toutes nationalités. Sa popularité en France fut si élevée qu’il eût fait un excellent candidat pour l’élection présidentielle de 1995, à laquelle il renonça. Puis, se prononçant rarement en public, il assista sans doute avec dépit à l’évolution ultérieure de l’Union, dont les grands acteurs ne se réclamaient pas de sa pensée, ni de sa méthode. Il fonda un centre de réflexion, « Notre Europe », qui produit des études et des propositions de qualité. Le communiqué de presse de l’Institut publié à l’annonce de son décès exprimait une grande tristesse : « C’est l’Europe entière qui pleure la mort de l’un de ses plus grands architectes ».
Pour terminer, deux anecdotes personnelles, si le lecteur m’y autorise. En tant que journaliste, j’assistai, le 7 janvier 1985 au Berlaymont, à la première conférence de presse de Delors dans ses nouvelles fonctions ; devant une salle pleine à craquer, il tint surtout à saluer le travail de son prédécesseur, Gaston Thorn, jugé injustement critiqué. Par ailleurs, à cette époque, je donnais un coup de main matinal au service de presse de l’institution ; celui-ci me demanda une brève analyse de l’image de Jacques Delors après le vote positif du Parlement européen sur son projet. Beaucoup plus tard, en 2004, je découvris, dans les Mémoires de Delors, à ma stupéfaction, un passage qui reprenait presque mot pour mot des éléments de ma contribution : « La revue de presse établie par nos services relevait que le vote favorable avait impressionné par son ampleur. Elle signalait aussi que l’image de Jacques Delors était comme « en transit » : cette image s’imposera-t-elle comme plus européenne que française ? – toujours cette méfiance de la part des journalistes de plusieurs pays – et le leadership viendra-t-il s’ajouter à un ascendant intellectuel d’ores et déjà reconnu ? Les commentateurs laissaient à l’avenir le soin d’en décider. » (Pocket, p. 250-251). C’était de la plume d’un homme sensible, assurément.
Autre anecdote. Je devins fonctionnaire à la Commission à partir du 1er février 1985, un mois après l’arrivée du Maître. Je pus vivre de l’intérieur son influence sur les services, remotivés. Deux ans plus tard, Delors était fait docteur honoris causa de l’Université Catholique de Louvain. La revue Louvain m’avait demandé un portrait d’une page sur le lauréat. J’intitulai mon article « Jacques Delors pour l’honneur de la cause » et le soumis en haut lieu. Quelques jours plus tard, coup de téléphone du Cabinet du Président : « Bonjour Monsieur Denuit, le Président a lu votre texte, il trouve cela très bien. Rien à changer ». Ouf !
La décennie Delors, vouée totalement à l’intérêt général, constitue les plus belles années de toute ma longue vie professionnelle ; pour cette raison, je ressens son départ comme un deuil personnel.
Renaud Denuit