L’autonomie stratégique ouverte et l'élargissement de l'Union européenne ont constitué des points centraux des discussions lors de la réunion informelle des dirigeants européens, vendredi 6 octobre à Grenade (EUROPE 13260/14).
La 'Déclaration de Grenade' qu'ils ont adoptée aborde les enjeux de la « souveraineté » européenne, faisant référence à la résilience et au développement de la compétitivité de l’UE, dans la veine du sommet de Versailles du printemps 2022 (EUROPE 12909/1). Elle dresse aussi, par ailleurs, les ambitions d'une future Union élargie.
« Nos priorités ont changé depuis l'invasion russe en Ukraine, la crise énergétique et la crise de la pandémie », a soutenu la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, à son arrivée au sommet. « Nous avons besoin d’un budget adapté aux défis », a-t-elle ajouté, faisant référence à la révision à mi-parcours du cadre financier pluriannuel 2021-2027 (CFP), qui a également été abordée par les dirigeants et qui devrait être plus largement débattue lors du Conseil européen des 26 et 27 octobre à Bruxelles.
« Nous devons examiner attentivement comment nous pouvons faire en sorte que notre Europe soit souveraine, qu'elle ait sa place dans le monde » et que l'Europe puisse répondre aux problèmes que les citoyens rencontrent, a esquissé plus largement le chancelier allemand, Olaf Scholz.
Favoriser la compétitivité de l'UE
La Déclaration de Grenade cite l’importance de se préparer aux crises futures dans un contexte de risques environnementaux et climatiques grandissants et de tensions géopolitiques. Elle met également en avant la durabilité du système économique européen et l’anticipation des défis et opportunités futurs de la transition verte et numérique.
La Première ministre estonienne, Kaja Kallas, a mis l’accent sur l’importance de l’intelligence artificielle pour favoriser la compétitivité de l’Europe, mais également sur l’augmentation de la capacité et des dépenses en matière de défense, « parce que c’est la réalité dans laquelle nous vivons ». La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a rappelé que l'institution de l'UE allait présenter très prochainement (probablement début novembre) une stratégie industrielle sur la défense.
Elle a tenu à ajouter que, sur le plan énergétique, l’Europe avait « déplacé des montagnes, en éliminant les combustibles fossiles russes, en augmentant les investissements dans les énergies renouvelables », mais aussi en augmentant la résilience de la chaîne de valeur européenne avec des textes comme le ‘Chips Act' et la législation sur les matériaux critiques.
Toutefois, Mme von der Leyen a appelé les États membres à avancer sur la réforme du marché de l’électricité, arguant que cette réforme devait favoriser la compétitivité de l'UE vis-à-vis des pays tiers et non pas la rivalité entre ses membres (voir autre nouvelle).
Le président du Conseil européen, Charles Michel, a rappelé, quant à lui, l'importance de poursuivre l'engagement avec le reste du monde. « Nous croyons en un monde multipolaire (...), à la collaboration avec ce qu'on appelle le 'Global South' », a-t-il précisé.
Préparer une Europe à plus de 30 membres
Les dirigeants européens ont également entamé leur réflexion sur les modifications nécessaires au sein de l'UE afin de pouvoir correctement intégrer de nouveaux États membres.
« Face à la perspective d’une Union encore élargie, l’UE et les futurs États membres doivent être prêts. Les candidats à l’adhésion doivent intensifier leurs efforts de réforme (...). Parallèlement, l’Union doit jeter les bases et procéder aux réformes internes nécessaires », précise la déclaration de Grenade que les dirigeants ont adoptée. Ces derniers se sont engagés à définir leurs ambitions à long terme et les moyens de les réaliser.
« Il est grand temps d'avoir une conversation au sein de l'UE pour dire ce que nous devons faire », a estimé la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, ajoutant que ce qui fonctionne actuellement à 27 ne fonctionnera pas à 32, 33 ou 35.
Alors que dans un discours à Bled (EUROPE 13237/8), M. Michel avait fixé la date de 2030 pour les nouvelles adhésions, aucune date n’est reprise dans la déclaration. Certains États membres n'y sont pas favorables, rappelant, tout comme Mme von der Leyen, que le processus d’adhésion est basé sur le mérite.
L’adhésion de nouveaux pays pose des questions sur le fonctionnement des institutions, les politiques et les priorités de l’UE et sur le budget de l’UE. « Je suis content que nous en discutions si tôt, parce qu'il est évident que de nombreuses questions ne peuvent pas être résolues facilement », a prévenu le chancelier allemand Olaf Scholz.
Pour M. Scholz, au-delà des questions relatives aux processus d’adhésion des pays candidats, les Européens doivent « rendre l'Union européenne elle-même apte à affronter l'avenir ». Cela concerne notamment les structures décisionnelles et les questions de gouvernance.
Le chancelier allemand a estimé qu'il n'était pas possible d’augmenter indéfiniment le collège des commissaires, expliquant qu’il fallait trouver une solution pragmatique. Il a également rappelé qu’il n’était pas possible de se contenter de l'unanimité pour les questions de politique étrangère ou de politique fiscale. Pour sa part, le Premier ministre luxembourgeois, Xavier Bettel, s’est dit en défaveur de la fin de l’unanimité pour la politique fiscale.
L’adhésion des nouveaux pays à l’UE aura également une conséquence sur le budget avec le financement des politiques importantes que sont la politique agricole commune ou la politique de cohésion.
« Chacun sait que tous les pays qui reçoivent aujourd'hui des paiements nets ne peuvent pas compter sur le fait qu'il en sera toujours ainsi à l'avenir, mais qu'ils devront également contribuer au financement des processus de croissance dans les pays candidats », a prévenu M. Scholz. Selon le Financial Times, une étude interne de l’UE estime que l’ajout des six pays des Balkans occidentaux, de l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie au cadre financier pluriannuel s'élèverait à 256,8 milliards d'euros.
Cependant, pour la Premiere ministre estonienne Kaja Kallas, « nous soutenons ces pays en ce moment et si leur prospérité augmente, il sera inutile de les soutenir ». Elle a rappelé que, si avant son adhésion à l'UE son pays avait un PIB équivalent à 31% du PIB moyen de l'UE, il est désormais à 80%.
Voir la déclaration de Grenade : https://aeur.eu/f/8y8 (Pauline Denys et Camille-Cerise Gessant)