Face à une concurrence internationale de plus en plus agressive, une explosion du coût de l’énergie, l’industrie des lanceurs européenne est mise à rude épreuve. Dès lors, l’ambition budgétaire de l’Agence spatiale européenne (ESA) et de l’Union européenne constitue un enjeu cardinal pour André-Hubert Roussel, président exécutif d’ArianeGroup et d’Eurospace, qui s’est entretenu avec EUROPE mercredi 26 octobre.
La question budgétaire et, d’une manière générale, l’avenir du secteur des lanceurs européens (notamment pour développer les lanceurs réutilisables), seront au cœur du Conseil ministériel de l’Agence spatiale européenne qui se tiendra les 22 et 23 novembre prochains. Ce sera lors de ce Conseil que seront décidées les souscriptions budgétaires des États membres et États membres associés pour les trois ans à venir.
« Le directeur général de l’ESA, Josef Aschbacher, souhaiterait obtenir un financement à hauteur de 3 milliards d’euros pour les lanceurs. Il est important de soutenir l’effort sur l’accès autonome à l’espace, au minimum un budget similaire à celui de Séville (le dernier Conseil ministériel de 2019), en prenant en compte l’inflation, a commenté M. Roussel. ArianeGroup avait suggéré un budget supérieur, a-t-il précisé.
Pour ArianeGroup, qui propose une nouvelle famille de lanceurs européens réutilisables (soutenue notamment par les projets Salto et Enlighten dans le programme-cadre Horizon Europe), les décisions à venir sont en effet structurantes pour sécuriser l’accès souverain de l’Europe à l’espace, a-t-il souligné.
L’autre grand rendez-vous pour l’avenir du secteur des lanceurs européens sera le Sommet de l’Espace de mars 2023, qui pourrait confirmer l’ambition européenne en matière de vols habités. « Ce serait incroyable que l’Europe n’ait pas un programme de vol habité, alors que toutes les autres grandes puissances spatiales du monde investissent massivement pour se doter de cette capacité », a-t-il ajouté.
La révision à mi-parcours du cadre financier pluriannuel
L’inflation du côté de l’énergie constitue un autre sujet crucial aux yeux de M. Roussel. « Il faut prendre en compte l’inflation des coûts industriels ! Et j’espère vraiment que la révision à mi-parcours du cadre financier pluriannuel prendra cela en compte, car le modèle économique européen se caractérise par deux grandes spécificités : la profitabilité de notre industrie est liée au niveau de l’engagement public pour financer ses développements en amont et ces projets se contractualisent sur le long terme », a déclaré le dirigeant.
« En ce moment, avec la guerre en Ukraine, nous vivons une explosion de nos coûts industriels absolument considérable, car nous avons des activités extrêmement énergivores, comme produire des matériaux en composites céramiques. Or, les budgets votés par le Parlement et pilotés par la Commission européenne sont à prix fixe, sans suivre l’inflation », a-t-il poursuivi. Pour lui, il serait nécessaire de procéder à des « redéploiements de crédits » dans le cadre des négociations à venir dans un budget européen non extensible.
La situation est devenue si intenable, a-t-il poursuivi, « qu’il ne serait pas impossible que certains industriels refusent des commandes institutionnelles en raison d’un manque de flexibilité ». Et de comparer avec des négociations entre acteurs privés : les engagements contractuels sont à plus court terme et contiennent des clauses de rendez-vous, au besoin.
Sous-investissement institutionnel et la question du retour géographique
L’industrie européenne ne se bat pas à armes égales face à la concurrence internationale, notamment américaine, d’après lui. Le sous-investissement historique de l’Europe dans le domaine spatial par rapport aux États-Unis est en effet patent : « les États-Unis dépensent 70 dollars par habitant par an dans le domaine spatial, là où l’Europe ne dépense que 10 euros ».
Par ailleurs, il a rappelé que l’industrie américaine disposait d’un Buy American Act (loi qui impose l’achat de biens produits sur le territoire américain pour les achats directs effectués par le gouvernement américain) particulièrement protecteur pour le secteur spatial.
Et de préciser que le New Space, notamment SpaceX, était tracté, entre autres, par des commandes publiques massives, contrairement à ce qui advient pour le secteur européen, dont le carnet de commandes est largement porté par les commandes privées.
Or, pour l’heure, selon lui, « l’Europe n’a pas encore mis en place une préférence européenne complète et cohérente. Toutefois, nous sommes sur la bonne voie », a-t-il ajouté, notant une prise de conscience des acteurs politiques quant à l’importance du secteur spatial pour la souveraineté européenne.
Même si celle-ci n’est pas tout à fait nouvelle. « N’oubliez pas qu’Ariane 62 (lanceur à deux boosters, plus léger que la variante Ariane 64 à quatre boosters) a été développé au moment de l’annexion de la Crimée en vue de développer une solution européenne pour remplacer notre dépendance à l'égard des lanceurs russes Soyouz », a-t-il souligné. « La décision russe de suspendre les tirs de Soyouz (EUROPE 12900/13) est simplement arrivée trop tôt ».
Enfin, M. Roussel a insisté sur la « réévaluation du principe du retour géographique » de l’ESA pour l’accès à l’espace. À ses yeux, ce principe, à l’origine vertueux, génère désormais des contraintes qui freinent la compétitivité du secteur.
Retard d’Ariane 6
M. Roussel est revenu sur le retard du tir inaugural d’Ariane 6, qui est à présent prévu pour le dernier trimestre 2023, selon les dernières annonces de l’ESA (EUROPE 13038/26). Pour autant, le directeur exécutif a précisé que son groupe et l’ensemble des participants au programme sont mobilisés pour un tir inaugural au plus tôt au cours du second semestre, a-t-il assuré. (Pascal Hansens)