Trois jours avant les élections législatives italiennes du 4 mars 2018, l’actuel président du Parlement européen, Antonio Tajani, avait confirmé, via les réseaux sociaux, sa disponibilité à servir l’Italie en cas de victoire du parti Forza Italia.
Il répondait à l’appel de son mentor en politique, Silvio Berlusconi, qui l’avait propulsé au poste de commissaire européen et sans lequel sa carrière politique n’aurait sans doute pas pris une telle envergure.
Ce calcul politique erroné, M. Tajani le paie cher aujourd’hui en termes de crédibilité et il le poursuivra jusqu’à la fin de son mandat. D’une certaine manière, il a fait publiquement savoir qu’à ses yeux, mieux vaut être à la tête d’un gouvernement national que président du Parlement européen, bien qu’il aspire désormais à rempiler après les élections européennes de mai.
Depuis, sentant le vent politique tourner au profit des discours populistes et europhobes, M. Tajani se prête au jeu de la surenchère pour rester – pense-t-il – en phase avec ses concitoyens.
Quand, mi-septembre, la propre famille chrétienne-démocrate de M. Tajani se déchire ouvertement au Parlement européen au sujet de l’attitude du parti Fidesz du Premier ministre, Viktor Orbán, le parti Forza Italia vote majoritairement contre l’ouverture inédite par le PE d’une procédure dite ‘article 7’ sur le respect de l’État de droit en Hongrie. M. Tajani, qui, de par sa fonction, n’a pas pris part au vote, a pourtant critiqué une telle initiative qui serait plus une attaque à sa propre famille politique qu’un vote sur le respect des valeurs fondamentales européennes. « Il ne s’agit pas de passer sous silence, mais d’appliquer les mêmes règles pour tous », avait-il déclaré. En l’occurrence à la Slovaquie, la Roumanie ou Malte, trois États membres gouvernés par les sociaux-démocrates.
En tant qu’homme politique italien, M. Tajani connaît parfaitement le défi migratoire pour l’UE et l’impact de ce défi sur la dynamique politique dans son pays, faute de réponse résolument européenne. Il prend régulièrement la parole pour exhorter les États membres à marquer un accord sur la réforme du système européen d’asile en s’inspirant de la position du Parlement européen, qui inclut des quotas obligatoires de répartition de demandeurs d’asile. Sans succès, mais ici, M. Tajani joue pleinement son rôle.
Or, depuis la victoire du Movimento 5 Stelle et de la Lega en Italie aux élections législatives de mars, force est de constater le glissement sémantique des déclarations de M. Tajani qui pioche dans le discours ‘anti-immigration’ de l’extrême droite. Mercredi 12 septembre, jour du débat sur l’état de l’Union à Strasbourg, M. Tajani émet une vidéo via son compte personnel Twitter dans laquelle il déclare : « Nous voulons un vrai plan Marshall pour l’Afrique et nous voulons défendre les frontières de l’UE pour empêcher une invasion de migrants illégaux. »
Invasion. Envahir, c’est occuper un territoire pour en prendre le contrôle et in fine le dominer. En est-on arrivé là, ou même, risquons-nous d’en arriver là ? En fin connaisseur de la question, M. Tajani sait parfaitement qu’à la sortie de l’été 2018, les flux migratoires provenant de Libye vers l’Italie n’ont rien à voir avec les chiffres de 2015. Après l’accord de 2016 entre l’UE et la Turquie, la surveillance renforcée des frontières extérieures de l’UE combinée aux mesures unilatérales de fermeture des ports italiens qu’a prises le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, ont contribué à la forte diminution des flux migratoires en Méditerranée centrale, même si une déviation des routes migratoires vers la Méditerranée occidentale est observée. Les candidats à un avenir meilleur en Europe arrivent moins nombreux sur les côtes européennes, mais ils sont plus nombreux à mourir en mer, si possible loin des regards.
Fin 2018, M. Tajani croise le fer avec le gouvernement Conte sur le projet de budget italien pour 2019 qui, selon la Commission, enfreint les règles budgétaires européennes. Soit, mais en attaquant le revenu citoyen cher au Movimento 5 Stelle, l’une des mesures emblématiques du budget italien, M. Tajani commet une nouvelle sortie de route, en prévenant : « Le revenu citoyen sera pour les Roms et les étrangers résidants depuis plus de dix ans. »
Dimanche 10 février, en assistant avec M. Salvini à une commémoration des massacres des foibe de 1945, au cours desquels les partisans de Tito avaient exécuté sommairement des combattants et des civils notamment italiens, M. Tajani s’exclame : « Vive Trieste, vive l’Istrie italienne, vive la Dalmatie italienne ! » Faisant face à une avalanche de critiques officielles des autorités croates et slovènes, et visé par une pétition demandant sa démission, M. Tajani se dit désolé par l’incompréhension suscitée par ses propos, assurant qu’il ne fallait aucunement y voir une revendication territoriale.
Dernière polémique en date, le dirigeant chrétien-démocrate a loué, mardi 12 mars à la radio italienne, l’action du Benito Mussolini bâtisseur, qui a bonifié de nombreux territoires en Italie, tout en rejetant le fascisme et les politiques va-t-en-guerre et raciales du dictateur italien. Les réactions ont fusé : le groupe GUE/NGL au PE demande la démission de M. Tajani et les Verts/ALE fustigent son attitude qui « abuse de son statut de président du PE à des fins de politique intérieure ».
Encore considéré comme un possible recours en cas de chute de gouvernement populiste italien, M. Tajani poursuit l’approche de son prédécesseur, prônant une politisation extrême de la fonction de président du PE. Mais, la liste des dérapages assumés ou incontrôlés s’allonge dangereusement en cette période préélectorale où la voix du président du Parlement est scrutée pour donner du sens au projet européen. M. Tajani ne peut feindre de s’étonner que ses déclarations suscitent l’incompréhension. Et il ne peut utiliser la tribune que lui confère sa fonction pour poursuivre un agenda personnel en avançant des propos sulfureux qui ne représentent pas l’opinion majoritaire au sein de l’assemblée européenne.
Bref, un président du Parlement ne devrait pas dire ça…
Mathieu Bion