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Bulletin Quotidien Europe N° 11954
ACTION EXTÉRIEURE / Tunisie

Il ne suffit pas d'ériger des remparts pour endiguer l'immigration, souligne Khemaies Jhinaoui

Pour endiguer les flux migratoires, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Khemaies Jhinaoui, a invité les Européens à agir aussi sur les causes sociales et politiques qui poussent les populations à immigrer vers l'Union européenne, dans une interview exclusive accordée à EUROPE, lundi 5 février à Bruxelles.

Il convient aussi, selon lui, de soutenir les pays en transition démocratique qui, comme la Tunisie, veulent s'arrimer économiquement à l'économie européenne. Et M. Jhinaoui de critiquer le processus en cours qui pourrait inscrire son pays sur la liste européenne des pays tiers présentant des déficiences en matière de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme. (Propos recueillis par Mathieu Bion)

Agence Europe - l'actuelle Présidence bulgare du Conseil de l'UE a clairement mis l'accent sur les Balkans occidentaux. Existe-t-il une crainte que la question méditerranéenne passe en second plan des priorités européennes ?

Khemaies Jhinaoui - La Tunisie est le premier pays méditerranéen à avoir signé un accord de partenariat avec l'Union européenne. J'ai rencontré mon homologue bulgare à Davos et, probablement, je me rendrai à Sofia. Je ne pense pas que le fait que la Bulgarie assume la présidence semestrielle du Conseil pendant six mois affecte les relations de l'Union avec la Tunisie.

L'approche de l'Union européenne sur le défi migratoire est-elle la bonne ?

Il y a un flux massif, bien que ce flux soit en train de se réduire. Ce flux passe effectivement surtout par la Libye qui connaît une absence de gouvernement central capable de contrôler la frontière.

Il y a une coopération tuniso-italienne, par exemple, pour venir en aide à tous ceux qui s'aventurent pour traverser la Méditerranée.

Nous avons toujours dit à nos amis Européens qu'endiguer l'immigration, ce n'est pas créer des remparts, ce n'est pas créer des fossés entre le Sud et le Nord.

Il s'agit plutôt d'aller vers les causes de la migration. Les causes sont de deux natures : d'abord sociales - les candidats à l'immigration cherchent un avenir meilleur (...) - et, évidemment politiques - les populations fuyant les pays ne connaissant pas la stabilité politique.

Si l'Europe souhaite endiguer l'immigration, il faut s'adresser aux origines du développement et, donc, accompagner ces pays pour qu'ils développent des opportunités d'emplois et de création de richesse, et les pays politiquement fragiles pour qu'ils se consolident.

L'immigration est un phénomène humain. Si vous voyez l'histoire de l'humanité, l'Amérique est basée sur l'immigration. L'Australie, c'est un pays d'immigration. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. Il ne faut pas avoir cette phobie de l'autre, il faut collaborer pour trouver les bonnes réponses à ces questions de notre temps.

En matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme, quelle coopération avez-vous mise en place avec l'Union européenne ?

La Tunisie a fait un effort considérable pour se doter des moyens adéquats pour faire face à ce phénomène nouveau.

Nous collaborons avec nos partenaires européens, l'Algérie et des pays du Moyen-Orient où il y a des foyers de tension pour identifier les sources de menace. Une fois ces Tunisiens identifiés, les services compétents des pays coopèrent pour éviter que ces Tunisiens reviennent chez nous ou aillent quelque part pour commettre des forfaits ou des actes terroristes.

Où en sont les négociations sur un accord de facilitation des visas avec l'Union européenne (EUROPE 11917) ?

La Tunisie n'est plus un pays fournisseur d'une migration massive pour l'Europe. C'est un pays qui contrôle bien ses frontières, qui reçoit beaucoup plus de Tunisiens souhaitant rentrer en Tunisie qu'elle est en train d'envoyer des migrants vers l'Europe.

Depuis toujours, la question de l'immigration a été une affaire bilatérale. Nous avons conclu des accords avec plusieurs pays - la France, l'Italie, la Suisse, la Belgique et l'Allemagne - qui prévoient des mesures d'accompagnement pour tous ceux qui souhaitent rentrer en Tunisie.

Ce dossier devient paneuropéen. Nous sommes en train de discuter d'un accord sur la facilitation des visas. Notre conception est de donner plus de chances aux Tunisiens souhaitant aller en Europe. Il y a 30 ans, les Tunisiens n'étaient pas soumis à la procédure de visas. Pas besoin de billet de retour !

Il est normal que la Tunisie, pays démocratique qui veut s'arrimer à l'espace démocratique européen politiquement et économiquement, soit traitée différemment pour permettre à ces jeunes, bien identifiés et dans le respect des règles, d'étudier et d'être utiles à l'économie européenne.

Il y a eu 2 rounds de négociation, le dernier au mois de janvier. Nos amis européens ont fait quelques propositions pour faciliter l'octroi de visas à certaines catégories professionnelles.

Nous avons soumis notre approche. Par catégories professionnelles, je pense aux entrepreneurs, aux étudiants, aux fournisseurs de services, mais pas seulement. Nous allons trouver une formule satisfaisant les deux parties, mais, pour le moment, nous sommes au début de ces négociations.

À quel rythme progressent les négociations en vue d'un accord de libéralisation des échanges commerciaux avec l'UE ?

La Tunisie a désigné un négociateur en chef qui est venu deux fois à Bruxelles. Deux rounds sont prévus, un en avril et l'autre en novembre. Entretemps, il y aura des négociations techniques sur des secteurs très précis.

La Tunisie a dit d'une manière très claire qu'elle cherche à arrimer son économie à l'espace économique européen. Cela implique une liberté au niveau des échanges, mais aussi, du côté européen, un engagement à faire face à une éventuelle concurrence de la part d'entreprises européennes.

Depuis 2008, nous sommes dans une zone de libre-échange pour les produits industriels qui rentrent sans droit de douane. Nous discutons aujourd'hui de la question des services, du secteur agricole, et comment la lier avec la question de la mobilité.

Certes, c'est une question qui ne suscite pas un consensus global en Tunisie. Il y a des interrogations de la part de certains industriels, du public, sur l'impact d'un éventuel accord de libre-échange sur l'économie tunisienne.

Nous, en tant que gouvernement d'union nationale, nous pensons que cet impact ne pourrait être que positif et nous encourageons les différents partenaires tunisiens à améliorer leur compétitivité et à faire les réformes nécessaires. Mais cela exige des Européens une prise de conscience pour soutenir l'économie tunisienne pour qu'elle soit en mesure de faire face à la concurrence européenne.

D'ailleurs, la Tunisie bénéficie d'une deuxième aide macro-financière de l'UE sous forme de prêts (EUROPE 11879)...

Face aux besoins réels et au soutien déjà fourni à d'autres pays, je pense que l'Europe peut mieux faire.

Comment ?

Elle pourra mieux faire en cernant davantage l'importance du succès du modèle tunisien. Le succès de ce modèle dépasse la Tunisie. Si nous réussissons, cela évidemment aura un impact direct politique, économique, sécuritaire sur l'Europe. Cela va avoir un impact sur toute la région. Mais il y a un coût.

La Tunisie est déterminée à réussir son expérience. Elle peut le faire, seule, mais cela va prendre beaucoup de temps. Si elle est soutenue par ses amis européens, le temps sera beaucoup plus limité.

Et donc, l'Europe peut le faire en facilitant plus de mobilité pour les jeunes Tunisiens, en encourageant les entreprises européennes à investir davantage en Tunisie, en apportant une aide normative, pas seulement financière, pour avancer dans les réformes.

Souhaitez-vous la poursuite en 2018 des contingents additionnels (56 700 tonnes sur 2016 et 2017) d'huile d'olive (EUROPE 11509) ?

Nous avons demandé un contingent supplémentaire.

L'huile d'olive est l'un des produits les plus importants en Tunisie. Il y a une demande européenne substantielle pour importer de l'huile tunisienne en 2018. La production européenne est très limitée cette année, la nôtre a été bonne. Et cela ne représente pas une véritable concurrence pour l'huile d'olive ni italienne ni espagnole, ces 56 700 tonnes ne représentant que 1,7% du besoin du marché européen.

Pourquoi la Tunisie a-t-elle été inscrite puis retirée de la liste des pays tiers non coopératifs (EUROPE 119145? Et pourquoi risque-t-elle d'être inscrite sur la liste des pays présentant des déficiences en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme (EUROPE 11950?

Pour la première liste, on nous a dit que la lettre du ministre tunisien des Finances n'était pas parvenue à temps. C'était cela l'explication, nous n'en avons pas eu pas d'autre ! Mais le mal est fait, l'image de la Tunisie a été entachée.

Concernant la deuxième liste, qui est objet d'un débat au Parlement européen, il ne s'agit pas d'une question euro-tunisienne, c'est une question que la Tunisie négocie avec le Groupe d'action financière (GAFI) de l'OCDE. La Tunisie a déjà eu trois rounds de négociation avec ce groupe.

Le GAFI dit deux choses : la Tunisie s'est engagée politiquement à poursuivre les réformes pour répondre aux conditions fixées par le GAFI. Deuxièmement, elle a fait des progrès substantiels et est en cours de réaliser toutes les réformes qu'elle a promis de réaliser.

Nous reverrons le GAFI le 23 février à Paris pour montrer que la Tunisie continue d'avancer dans les réformes. La Tunisie a fait 26 réformes sur 40, il reste 4 grandes réformes à établir. Ce sont des questions de procédures, de renforcement des capacités des cellules de renseignement financier, auxquelles la Tunisie répond point par point.

La Tunisie a donc été impliquée dans un tourbillon qui n'est pas le sien. On ne nous a jamais avisés de ces questions-là dans le cadre de notre dialogue régulier.

Alors, nous avons dit aux États membres : 'Si vous voulez aider la Tunisie, qui est un partenaire en matière de lutte contre le terrorisme, il est contradictoire de la mettre dans la catégorie des pays qui ont des déficiences en matière de lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme'.

La Commission, pour des raisons de procédures internes dont la Tunisie n'est pas responsable, veut coûte que coûte faire de ce texte un texte de droit européen. Mais l'Europe n'a pas son propre mécanisme d'évaluation.

Alors que 80% de nos échanges ont lieu avec l'Europe, transposer ce texte dans le droit européen serait nocif pour notre économie. Cela n'empêcherait pas les investissements, mais cela ralentirait les transactions, car les opérateurs devront être plus vigilants sur l'origine des transactions.

Nous souhaitons donc faire sortir la Tunisie le plus tôt possible de la liste établie par le GAFI. Et nous espérons que les Européens se rendent compte que cette mesure est injuste.

D'ailleurs, nous espérons que la Commission, consciente de l'impact potentiel négatif, promettra de publier un texte pour dire que la Tunisie a fait des progrès importants en matière de réformes dans ces domaines et que l'Europe compte retirer le plus tôt possible notre pays de cette liste avant la fin du printemps.

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