Le président de la Banque centrale européenne (BCE), Mario Draghi, a lancé un avertissement à peine voilé à la nouvelle administration américaine en la mettant en garde contre la tentation de déréglementer le secteur financier et de fermer les frontières au commerce, lundi 6 février, devant la commission 'affaires économiques et monétaires' du Parlement européen.
« À l'heure actuelle, on observe des politiques monétaires expansionnistes plus ou moins partout. La dernière chose dont nous avons besoin est d'un relâchement de la réglementation. Dans une grande mesure, le fait que n'ayons pas assisté à un retour de l'instabilité financière est le fruit des actions qu'ont entreprises les régulateurs et les superviseurs depuis l'éclatement de la crise financière », a déclaré M. Draghi lors d'un dialogue monétaire avec les députés européens. Et d'ajouter : « La combinaison de l'argent facile et de la dérégulation financière était exactement le terreau sur la base duquel les crises financières ont éclaté ».
Répondant à une interrogation de Luděk Niedermayer (PPE, tchèque), il a aussi fait part de son « inquiétude » à la suite de déclarations prônant le protectionnisme, faisant valoir que l'UE était fondée sur le libre-échange. Que ce soit dans le domaine commercial ou financier, M. Draghi a appelé à la prudence, demandant à voir ce qui se cache véritablement derrière les déclarations.
Ce week-end, la Commission européenne a également rappelé l'importance de la coopération réglementaire internationale pour la stabilité financière, en réaction à la récente décision de l'administration Trump de remettre en cause le Dodd-Frank Act, la réglementation ayant renforcé la surveillance du secteur financier après la crise de 2008.
« La coopération en matière de réglementation financière a été vitale pour apporter une réponse à la crise financière et devrait se poursuivre. Sans stabilité financière, il n'y a pas de croissance », avait déclaré le commissaire aux Services financiers, Valdis Dombrovskis, samedi 4 février, par le biais de son compte Twitter. Vanessa Mock, porte-parole de la Commission, avait pris note de la signature, vendredi 3 février, du décret ordonnant la révision du Dodd Frank Act que « nous devrons analyser pour y apporter une réponse réfléchie ».
Réagissant à l'initiative américaine, le coprésident du groupe Verts/ALE au Parlement européen a estimé que le secteur financier européen allait désormais sauter sur l'occasion offerte par les Américains et faire pression sur les régulateurs européens en vue de remettre en cause les règles en vigueur ou en cours de gestation, au nom de l'instauration de règles du jeu équitables. Le lobby financier a gagné la bataille sur le traitement des institutions 'trop grosses pour faire faillite', a-t-il déclaré à EUROPE, convaincu que l'avenir sera similaire au cycle des années 1990 de « dérégulation massive » ayant conduit à la crise de 2008. Il s'est dit sceptique sur l'issue des négociations en cours sur la finalisation des règles 'Bâle III' visant à renforcer la quantité des exigences en capital bancaire (EUROPE 11713).
Le Dodd-Frank Act a imposé aux banques américaines des niveaux de capitalisation plus élevés, des tests de résistance, la préparation de 'testaments' à appliquer en cas de défaillance. Il a encadré le marché des produits dérivés et limité les activités spéculatives de marché, telles que la spéculation sur compte propre, et il a mené à la création d'un bureau de protection des consommateurs américains. Il revient in fine au législateur américain de réviser le Dodd-Frank Act.
Non à une 'bad bank' européenne traitant les créances douteuses
Gabriel Mato (PPE, espagnol) a interrogé le président de la BCE sur l'opportunité de mettre sur pied au niveau européen une structure de défaisance chargée de gérer le stock de créances bancaires douteuses (NPLs). Gérer une 'bad bank' au niveau national est très complexe ; « gérer une telle société au niveau européen serait encore plus complexe », a indiqué M. Draghi, cette question impliquant nécessairement les cadres légaux et les systèmes judiciaires nationaux. Notant que le stock de NPLs, évalué à plus de 1000 milliards d'euros en juin 2016, constitue l'un des facteurs grevant la profitabilité du secteur bancaire, il a indiqué que la BCE présenterait prochainement des orientations spécifiques sur la question.
Fin janvier, le président de l'autorité bancaire européenne, Andrea Enria, avait évoqué l'idée d'une structure européenne de défaisance pour gérer ce stock présent à hauteur de 276 milliards d'euros en Italie, soit 16% du secteur bancaire national (EUROPE 11714).
À Marco Zanni (ENL, italien), M. Draghi a assuré que l'institution européenne ne manipulait aucunement le cours de la monnaie unique. « Nous ne sommes pas des manipulateurs de la monnaie », a-t-il indiqué, estimant que le cours actuel de l'euro par rapport au dollar reflétait la position de l'économie de la zone euro dans le cycle actuel. En écho aux déclarations du ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, qui avait critiqué la BCE pour la faiblesse de la monnaie unique, il a remarqué que les excédents commerciaux de l'Allemagne étaient déjà supérieurs à 6% avec un euro valant 1,4 dollar américain. (Mathieu Bion)