*** JEAN TIROLE : Economie du bien commun. Presses universitaires de France (6 av. Reille, F-75014 Paris Cedex 14. Tél. : (33-1) 58103192 – Courriel : contact@puf.com – Internet : http://www.puf.com ). 2016, 639 p., 18 €. ISBN 978-2-13-072996-9.
Avoir, pour s’initier à l’économie ou approfondir ses connaissances en la matière, un professeur qui est prix Nobel d’économie en 2014 s’avère un privilège. C’est surtout une aubaine car celui qui préside la renommée Toulouse School of Economics n’adopte pas, dans ce livre, la posture du mandarin qui assène ses vérités comme si elles étaient marquées du sceau de l’infaillibilité ; avec mesure et modestie, il offre au contraire à ses lecteurs « un outil de questionnement » qui traduit sa « vision personnelle de ce qu’est la science économique », celle qui aspire « à rendre le monde meilleur ». D’où, d’emblée, un acte de foi en la science qu’il sert, pourvu que celle-ci soit en tout cas fidèle à son crédo : « L’économie n’est ni au service de la propriété privée et des intérêts individuels, ni au service de ceux qui voudraient utiliser l’État pour imposer leurs valeurs ou faire prévaloir leurs intérêts. Elle récuse le tout-marché comme le tout-État. L’économie est au service du bien commun ». Fort bien, si ce n’est que cette notion même de « bien commun » n’est pas univoque, tant il est vrai que définir celui-ci requiert d’emblée, du moins en partie, un jugement de valeur. Dès lors, explique l’auteur dès l’avant-propos, « la recherche du bien commun passe en grande partie par la construction d’institutions visant à concilier autant que faire se peut l’intérêt individuel et l’intérêt général », l’économie de marché n’étant, dans cette perspective, « en rien une finalité » mais bien, tout au plus, un instrument souvent « bien imparfait ». C’est donc à envisager l’économie en se replaçant « derrière le voile de l’ignorance » lié à notre place dans la société qu’invite l’auteur dans ce qui relève presque d’une démarche initiatique dont la prudence et la modération seraient les maîtres-mots.
L’ouvrage se déploie autour de cinq grands thèmes. Le premier porte sur le rapport de la société à l’économie en tant que discipline et paradigme, à la position de l’économiste aussi. C’est l’humilité qu’il prêche, confessant notamment que les économistes sont des femmes et des hommes comme les autres, eux dont le « raisonnement s’arrête souvent à l’apparence, aux croyances » qu’ils privilégient, aux émotions qu’ils ressentent. Concernant la moralité du marché, il observe, entre autres, que le sentiment d’indignation, peut être utile mais aussi « mauvais conseiller », tant il est vrai que « l’indignation a trop souvent dans le passé conduit à l’affirmation de préférences individuelles ou détriment de la liberté des autres ». Il aborde aussi les inquiétudes qui s’expriment quant à la perte de lien social et au développement de l’inégalité dans l’économie de marché. Le deuxième thème est dédié au métier d’économiste en commençant par son rôle dans la cité, ces regards une fois encore mesurés pour démêler l’écheveau des complexités conduisant ensuite l’auteur à analyser les forces et les faiblesses du cadre institutionnel de l’économie, à savoir la manière dont l’État et l’entreprise agissent. Le quatrième thème apporte, lui, des éléments de réflexion autour de quatre grands défis macroéconomiques au cœur des préoccupations actuelles, à savoir le climat, le chômage, l’euro et la finance. Sous le titre « enjeu industriel », le cinquième et dernier thème traite enfin d’un ensemble de questions économiques essentielles pour la vie de tous les jours et pour l’avenir des sociétés, qu’il s’agisse de la politique de la concurrence et de la politique industrielle, de la révolution numérique, de l’innovation et de la régulation sectorielle.
Pour la bonne bouche, attardons-nous un peu sur le chapitre que Jean Tirole consacre à « l’Europe à la croisée des chemins ». Il y explique notamment « les origines de la crise de l’euro » en observant entre autres les limites d’une « approche maastrichtienne » ayant échoué à faire appliquer le Pacte de stabilité et de croissance, tant il est vrai par exemple qu’il « n’existe pas de chiffre magique en matière de soutenabilité de la dette nationale ». Il brocarde les dirigeants grecs pour leur gestion calamiteuse du pays, mais aussi leurs homologues européens qui « ont une vision limitée de l’avenir de la zone euro » et refusent d’admettre que le redressement de la Grèce est freiné aussi par « l’extraordinaire récession » à laquelle ce pays est confronté. A ceux qui, ici ou là, seraient tentés de vouloir gagner du temps, il rétorque que « la Troïka ne peut continuer à codiriger le pays pendant trente ans », faisant valoir aussi que la Banque centrale européenne ne devrait pas, quant à elle, « être obligée d’apporter un soutien permanent aux pays en difficulté sous prétexte que cette solidarité est plus difficile à obtenir des parlements que d’un organisme non élu », sous peine que « son (indispensable) indépendance » puisse être « compromise ce faisant ». Quelle option privilégier, dès lors ? Il en discerne deux possibles. Soit « l’option Maastricht améliorée », notamment avec l’introduction d’un conseil budgétaire européen indépendant. Soit « l’option du fédéralisme » qui implique, elle, un partage des risques plus important et n’est pas, en ces temps de souverainisme revigoré, dans l’air du temps, même s’il ne s’agirait que d’européaniser des mécanismes de péréquation en vigueur dans les Etats membres. Il reste donc, conclut-il, à « réhabiliter l’idéal européen » en rappelant aux rétifs que l’on ne peut « à la fois insister sur la souveraineté et exiger un plus grand partage des risques ». Ce qui est bien, comme il l’écrit, « le fond du problème »… Michel Theys
*** THEODOROS LIANOS : Prospérité sans croissance. Editions Gutenberg (37 rue Didotou, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3642003 – fax : 3642030 – Courriel : info@dardanosnet.gr). 2016,197 p., 8 €. ISBN 978-960-01-1829-2.
En cédant aux délices de la surconsommation, en s’abandonnant à la surpopulation, l’humanité va à sa perte. Dans cet ouvrage, un professeur émérite à l’Université d’économie d’Athènes explique pourquoi et comment se prépare cette catastrophe. Il explique que les ressources de la planète sont épuisées et que la production mondiale connaîtra bientôt un taux de croissance plus faible que celui de la population, ce qui entraînera une diminution du produit par tête d’habitant, vraisemblablement en 2037. L'analyse des données suggère, à ses yeux, que la population mondiale, qui est aujourd'hui de 7,5 milliards de personnes, devrait être réduite à environ… trois milliards. Pour cet économiste qui a aussi enseigné à l'Université de Californie (Davis) et dans d'autres universités américaines, tout en étant le responsable du magazine South-Eastern Europe Journal of Economics, une population stable à ce niveau permettrait aux générations présente et à venir de pouvoir jouir d'un niveau de vie suffisant en préservant les richesses naturelles de la planète. De cette façon, il serait possible d’atteindre un état d'équilibre économique assurant une prospérité sans croissance. Pour réduire et stabiliser la population au niveau souhaité, l'auteur propose de créer un système mondial qui délivrerait des droits à la procréation. (AKa)
*** CHARIS VLADOS : La dynamique de la mondialisation et les entreprises en Grèce. Editions Kritiki (4 rue Papadiamantopoulou, GR-11528 Athènes. Tél. (30-210) 8211811 – fax : 8211026 – Courriel : biblia@kritiki.gr – Internet : http://www.kritiki.gr ). 2016, 344 p., 12,99 €. ISBN 978-960-218-966-5.
En ce début de 21ème siècle, tout montre que l'économie et la société grecques, les fondements socio-économiques du pays, se trouvent à la croisée des chemins. Beaucoup des choses évidentes par le passé tombent en ruine et de certitudes volent en éclats. Aujourd’hui enseignant au Département des relations économiques et du développement international de l'Université Démocrite de Thrace après avoir collaboré avec différents centres de recherche et comme consultant en gestion en Grèce et à l'étranger, le Pr. Charis Vlados explique dans ces pages que la dynamique de la mondialisation n’arrête pas de transformer en profondeur, de manière souterraine et sans faire de bruit, l'ensemble de la structure socio-économique de la Grèce d'aujourd'hui. Cela commence par les entreprises qui sont constamment en quête d’une synthèse efficace en termes de capacité stratégique, technologique et administrative, condition sine qua de leur survie compétitive dans la mondialisation. Pourtant, d’après l’auteur, la grande majorité des citoyens grecs restent indifférents à cette évolution, continuant à vouloir se satisfaire de deux simplifications pernicieuses : la mondialisation égale le paradis ou la mondialisation égal l'enfer. Le défi le plus critique à relever est donc d’amener les Grecs à regarder la situation sans plus se leurrer. Pour l’auteur, la mondialisation peut se transformer, sous conditions, en une force puissante pour renverser beaucoup de rigidités et d'agents pathogènes chroniques dans la société grecque, ce qui se révélerait être une force socio-économique positive puissante pour le progrès du et dans le pays. (AKa)
*** GIORGOS METAXAS : Crise ? Editions I Ekdoseis ton Synadelfwn (30 rue Kallidromiou, GR-11473 Athènes. Tél. : (30-210) 3818840 – Courriel : syneditions@gmail.com - Internet : ekdoseisynadelfwn.wordpress.com. 2016, 280 p., 15 €. ISBN 978-960-9797-56-6.
Ce livre est le fruit, selon son auteur, d’une longue gestation ayant été marquée par de multiples réécritures. Auteur et éditorialiste dans différents magazines de gauche, Giorgos Metaxas y examine la difficile compréhension de la terminologie politiquement correcte qui prévaut dans l'économie du 21ème siècle par rapport aux catégories plus familières – mais pas nécessairement plus compréhensibles pour certains… – que sont, dans l’approche marxiste, le monde du travail et le domaine des luttes. Il consacre deux chapitres à la crise née aux Etats-Unis et à sa manifestation extrême en Grèce en mettant un accent particulier sur les données statistiques empiriques, lesquelles doivent bien sûr être lues avec prudence. L’auteur s’emploie à éviter les interprétations économicistes. Il présente et analyse les formes de restructuration des relations sociales qui ont conduit à la crise mondiale de 2007 et ont nourri celle-ci, tout en procédant également à une analyse sociologique de la société grecque appréhendée de la fin de la dictature (1974) jusqu’à nos jours. Par cette recherche empirique, il tente ensuite de montrer comment est né le sentiment général d’une crise de suraccumulation à la lumière de données relatives à la production et à la circulation de produits. Giorgos Metaxas confesse que ce travail a été pour lui un processus d'apprentissage, de développement et de remise en question radicale de plusieurs de ses certitudes. L’aveu de ses erreurs, espère-t-il, sera de nature à éviter que ses lecteurs n’en commettent d’identiques, son ouvrage étant par ailleurs conçu pour alimenter le débat et susciter une mise en question des certitudes de chacun. (AKa)
*** KATARZYNA METELSKA-SZANIAWSKA : Economic Effects of Post-Socialist Constitutions 25 Years from the outset of Transition. The Constitutional Political Economy Approach. Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). Collection « Polish Studies in Economics », n° 7. 2016, 193 p., 51,40 €, 41 £, 66,95 $. ISBN 978-3-631-66953-2.
Enseignant les sciences économiques à l’Université de Varsovie, Katarzyna Metelska-Szaniawska est une spécialiste de l’économie politique constitutionnelle, discipline qui perçoit les constitutions comme des mécanismes permettant de transformer les promesses des dirigeants politiques en engagements crédibles. Cet ouvrage est conçu pour le vérifier à la lumière des expériences vécues par les pays postsocialistes pendant la période de transition entamée en 1989, soit voici presque vingt-cinq ans. En clair, l’auteure a voulu vérifier que les solutions constitutionnelles adoptées par les anciens pays de l’Est, d’Europe comme d’Asie, ont constitué un cadre propice à la mise en œuvre des réformes économiques enregistrées dans ces pays. A cette fin, elle s’est employée à dépasser les lacunes et insuffisances des modèles empiriques et des techniques analytiques habituels en se fondant sur un approche statistique nouvelle, à savoir la « méthode de contrôle synthétique ». Dans le premier chapitre de ce livre destiné avant tout aux économistes, la vice-présidente de l’Association européenne de droit et d’économie procède à une présentation minutieuse des liens théoriques entre les règles constitutionnelles et la politique économique, en particulier les aspects qui servent de fil rouge à son travail. Après avoir présenté de manière similaires les informations les plus pertinentes sur les constitutions postsocialistes, elle consacre le troisième chapitre à une vérification des effets de la théorie qu’elle privilégie à la lumière, entre autres, des privatisations, de la libéralisation et des restructurations d’entreprise intervenues dans les pays observés. Le chapitre suivant la voit procéder à une deuxième vérification des résultats obtenus en les soumettant à la méthode de contrôle synthétique, ce qui lui permet, assure-t-elle, de surmonter plusieurs insuffisances détectables dans les analyses précédentes et d’obtenir une vision à la fois plus complète et plus précise sur chacun des pays concernés. Finalement, dans le cinquième chapitre, l’auteur donne davantage de poids encore au rôle que joue le cadre constitutionnel pour la politique économique en intégrant dans l’analyse des perspectives offertes par une approche évolutive de la politique et de l’élaboration des politiques. Il en résulte au final un travail qui donne du crédit nouveau à l’économie constitutionnelle. (PBo)