Bruxelles, 26/07/2016 (Agence Europe) - Convaincues que la contribution des forêts et de l'agriculture européennes à la lutte contre le changement climatique est indispensable, les ONG européennes sont déçues par les propositions de la Commission présentées le 20 juillet dans son 'paquet d'été' sur le climat pour s'attaquer aux émissions de l'agriculture et des forêts et intégrer ce secteur dit 'Lulucf' dans le paquet Climat/Énergie (EUROPE 11598)
Si les forêts sont réputées être des puits de carbone pour leur capacité à absorber le CO2, elles doivent être utilisées pour réduire les émissions, non pour permettre aux États membres de polluer davantage, rappellent les ONG de développement, de protection de la forêt et celles de l'environnement Or, en vertu de la proposition sur le partage de l'effort entre les États membres dans les secteurs non couverts par l'ETS (transports, agriculture, bâtiments et déchets), jusqu'à 280 millions de tonnes d'équivalent CO2 de crédits forestiers pourront être utilisés pour atteindre les objectifs nationaux sur toute la période 2021-2030 - une faiblesse majeure qui permettra de continuer à polluer pour peu que des arbres soient plantés, font-elles valoir.
La proposition de règlement Lulucf (d'après l'acronyme anglais désignant l'utilisation des sols, les changements d'affectation des sols et la foresterie), qui permettrait à un État membre de compenser les émissions de la déforestation par la plantation d'arbres, est, elle aussi, sujette à caution, estiment les ONG.
Un feu vert à davantage d'émissions. Les secteurs hors ETS doivent réduire leurs émissions de 30% entre 2021 et 2030 par rapport à 2005 - un objectif déjà « tout à fait insuffisant », de l'avis d'Oxfam, et la possibilité de recourir à cette flexibilité Lulucf affaiblit encore les règles, affirme l'ONG. Selon elle, cette flexibilité, proportionnelle à la taille du secteur agricole, pourrait conduire à des émissions supplémentaires de l'ordre de 1,35 milliard de tonnes d'équivalent CO2 à l'horizon 2030 dans l'agriculture, les transports terrestres et les bâtiments. Partant, Oxfam appelle à une réduction de 15% supplémentaire (-45%) et à une nouvelle révision de tous les objectifs de réduction d'émission à l'horizon 2030 afin de garantir que l'UE soit sur les rails pour atteindre l'objectif de l'Accord de Paris le plus ambitieux - celui de maintenir la hausse moyenne de la température mondiale en dessous de 1,5 degrés.
« Les propositions de la Commission sont tout a fait inadéquates et doivent d'urgence être rectifiées, si l'UE tient à respecter les engagements qu'elle a pris à Paris. Via les nouvelles 'flexibilités', les pays pourront avoir droit à des crédits carbone en plantant des arbres plutôt que d'isoler les bâtiments et d'investir dans une agriculture et des transports plus durables. L'UE ne peut plus prétendre assurer le leadership climatique si elle manipule les comptes. », estime Marc Olivier Herman, expert du climat et de l'énergie chez Oxfam. L'ONG presse le Parlement européen et les État membres « d'aider à orienter la Commission dans la bonne direction, sinon ils risquent de tourner le dos à des millions de vies menacées par le changement climatique ».
Une opportunité manquée. Selon FERN, ONG active 'pour une UE au service des peuples et des forêts', la proposition de la Commission permettra aux États membres d'émettre davantage de gaz à effet de serre, avec pour résultat de ramener l'objectif climatique de l'UE - une réduction d'au moins 40% de ses émissions de gaz à effet de serre à l'horizon 2030 par rapport à 1990 - à une réduction de 39% seulement, voire moins, si l'on ajoute la flexibilité ETS.
« Les forêts et les sols dans l'UE absorbent actuellement plus de carbone qu'ils n'en émettent, ce qui est une bonne chose. Mais faire de ce constat un alibi pour émettre davantage de gaz à effet de serre adresse le mauvais signal », explique Hannah Mowat, spécialiste des forêts et du climat chez FERN. Elle ajoute « Notre budget carbone diminue à vue d'œil - nous savons déjà que nous devons aller en dessous de zéro émissions à moyen terme ». Elle estime que la Commission a manqué une chance d'utiliser pleinement le rôle que les forêts et les sols peuvent et doivent jouer pour honorer les engagements souscrits à Paris pour limiter le réchauffement à 1,5 degrés et que « le travail doit commencer maintenant pour faire du nouveau pilier Lulucf un instrument puissant doté d'une forte intégrité environnementale pour garantir que les forêts et les sols fassent partie de la solution climatique, pas du problème climatique ».
Quelles garanties environnementales ? Pour Birdlife Europe, ONG active pour la protection de la biodiversité, la proposition de la Commission abaisse le niveau d'ambition des réductions d'émissions dans les secteurs comme l'agriculture, l'élevage et le transport et compense ces émissions par des activités telles que l'afforestation. L'ONG est préoccupée par le fait que la proposition de règlement 'Lulucf' donne un nouvel élan à l'utilisation non durable des sols au nom de la réduction des émissions, « puisqu'elle offre un fort incitant à l'afforestation sans aucune garantie environnementale ». L'ONG précise que l'afforestation consiste souvent en des plantations exogènes de monoculture, gérées de manière intensive, lesquelles ne préservent pas la biodiversité ou peuvent même avoir un effet négatif sur elle.
En Irlande par exemple, pays qui s'est fait le fervent avocat de l'afforestation pour compenser ses émissions agricoles en augmentation, l'afforestation a été identifiée comme la deuxième plus grande menace pesant sur les espèces et les habitats protégés de l'UE, souligne Birdlife Europe. L'ONG salue le fait que les compensations d'émission par les crédits forestiers au moyen d'un comptabilisation factice des absorptions de CO2 aient été limitées, mais elle considère que davantage d'efforts sont nécessaires dans tous les secteurs pour que l'UE respecte son objectif au titre de l'Accord de Paris.
« Nous devons prendre soin des stocks de carbone de la nature et augmenter les absorptions de carbone d'une manière qui soit saine pour l'environnement, tout en réduisant les émissions dans tous les autres secteurs. Il ne s'agit pas de choisir entre l'un ou l'autre. On ne peut pas se permettre de poursuivre des politiques qui augmentent les émissions des sols et des forêts sous couvert d'atténuation du changement climatique, comme c'est le cas avec les politiques actuelles en matière de bioénergie et de biocarburants », résume Ariel Brunner, de BirlLife Europe. (Aminata Niang)